Georges Dubosc
SommaireGeorges Dubosc, né Michel Alphonse Georges Dubosc le 17 août 1854 à Rouen et mort le 18 juin 1927 dans la même ville, était un peintre, journaliste, critique d’art et écrivain français.
Il était un ancien élève du lycée Pierre Corneille de Rouen.
Dubosc a commencé sa carrière comme rédacteur à La Chronique de Rouen avant de devenir critique artistique au Journal de Rouen à partir de 1887.
Il était également connu sous le pseudonyme de Myop.
Il a été membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, et a reçu plusieurs distinctions honorifiques, notamment officier d’académie en 1895, officier de l’Instruction publique en 1900, et chevalier de la Légion d’honneur en 1925. Il a été l’un des fondateurs de la Société des Amis des monuments rouennais en 1886, dont il a présidé la commission. Il a également été vice-président de la Société normande de gravure et de la Société du Vieux-Rouen, et membre de la Société des écrivains normands et de la Commission départementale des Antiquités de la Seine-Maritime.
Dubosc a collaboré à plusieurs publications, notamment le Journal de Rouen, Le Journal des débats et L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux. Il a écrit de nombreux ouvrages sur l’histoire et le patrimoine de Rouen et de la Normandie, tels que Rouen monumental (1897) , La Guerre de 1870-1871 en Normandie (1905) , Les Anciens Baleiniers normands (1924) , Les Coiffes normandes (1924) et Cigares et cigarettes (1926) , une étude historique sur l’introduction de ces produits en France.
Il a également été l’un des premiers à suggérer que le thème de Madame Bovary de Flaubert avait été inspiré par les époux Delamare de Ry.
Il a exposé aux Expositions municipales des beaux-arts de Rouen de 1882 à 1886.
Son œuvre picturale inclut le tableau Le Baptême. Il repose au Cimetière monumental de Rouen. Un buste en bronze à son effigie, réalisé par Alphonse Guilloux, a été érigé boulevard de la Marne à Rouen en 1928, mais a été détruit en 1941 par le régime de Vichy et remplacé par un autre buste du sculpteur Ferdinand Berthelot, inauguré le 10 novembre 1978.
Voilà certes un vieil et bon usage qui, depuis longtemps, est en grand honneur en Normandie, et qui est encore suivi. Par les belles matinées de mai, la tradition n’est point, en effet, complètement perdue pour nos ouvriers et nos employés, de s’en aller gaiement, dès l’aube, en compagnie joyeuse, jusqu’aux fermes et aux guinguettes voisines, savourer quelque bolée de lait chaud et crémeux. Les femmes et les enfants aiment particulièrement ces collations matinales, où le bon air frais, les salubres senteurs de la campagne au réveil, sont au moins aussi efficaces que le régime lacté auquel ils se soumettent si bénévolement. Il est vrai que ce lait qu’on vient de traire sous l'œil du… consommateur a quelque chance d'être un peu moins falsifié, adultéré et baptisé que celui offert aux citadins, grands et petits, dont la Ville défendait si mal jadis la santé, en dépensant vingt et un francs pour tout son service d’analyse et de surveillance ! …
Le lait de mai ! II y a de beaux ans que l’usage traditionnel en existe. Dans tous les poèmes, au moyen âge, en effet, on retrouve cette habitude de s’en aller, au renouveau, goûter le lait et la crème, sur l’herbe nouvelle en galant équipage.
C'était, pour ainsi dire, l’accompagnement obligé de toutes ces jolies fêtes de mai : divertissements de la jeunesse au printemps de l’année, les trimaros bretonnes, les trimousettes du Poitou, les quêtes par les maisons, la plantation du mai fleuri, qui était alors un gage d’amour, élevé par les amoureux du village devant la porte de leur mie. Une collation suivait, collation de laitage et de friandises, et c'était le lait de mai. Écoutez plutôt ces vers d’un vieux poète au XIIIe siècle :
Pourquoi cet usage du lait plutôt au mois de mai qu'à toute autre époque de l’année ? Le mois de mai, le joli mois de mai a pourtant contre lui bien des préventions, et ce diable de Voltaire, qui n’aimait guère les changements de température, disait qu’il était « l’emblème des réputations mal acquises » . Autrefois, il existait même contre le mois de mai un préjugé bien curieux et bien invraisemblable : on croyait que les mariages faits pendant ce mois ne seraient jamais heureux. Depuis, on est bien revenu de ces antiques superstitions, et les listes de l'état civil nous prouvent qu’il n’en est rien resté… Tout au contraire !
Le lait de mai, du reste, ne rencontra jamais pareille prévention. S’il passe pour meilleur et plus délicat que celui de tout autre mois de l’année, ah ! C’est bien simple ! C’est que l’herbe nouvelle et drue, fraîche et jeune, toute imprégnée des premières caresses du soleil et de la rosée, est d’une meilleure alimentation pour les bonnes vaches rousses qui vont s’en régaler… et que leur lait s’en ressent ! Il n’y a pas d’autres mystères dans cette tradition !
On le trouvait alors si salubre, sain, si bon pour la santé, le lait de mai, que sa réputation s'était étendue jusqu’au beurre qu’on en tirait. Dans toute la pharmacopée, parfois si étrange du moyen âge et même au xviie siècle, vous trouverez cité, à côté des pierres de bézoard et de la poudre de sympathie, le « beurre de mai » . C'était tout simplement du beurre qu’on considérait comme un onguent souverain et qu’on étendait sur de petits morceaux de toile, « la toile de mai » . Mathurin Régnier, dans une de ses satires, celle où il décrit la maison hospitalière de la vieille Macette, n’a pas manqué de citer, parmi tous les talismans superstitieux qu’il y trouve : tisons du feu de la Saint-Jean, chauve-souris, feuille de fougère, pain bénit,
La vieille commère immortalisée par le poète n'était pas seule, du reste, à croire à l’influence utile et salutaire du « beurre de mai » . Dans la Muze normande, une nourrice du Tronquay, qui écrit à la mère d’un de ces nourrissons, lui apprend que son enfant a été souffrant, mais qu’une voisine lui a rendu la santé.
L'écopache ! C’est tout simplement de la salive. Ne riez pas ! Combien encore de vieilles bonnes femmes ne savent apaiser les cris et les pleurs des nourrissons qu’avec une tutute, qui n’est autre que la peu ragoutante mixture dont parle le poète rouennais.
Le lait de mai devait surtout plaire à Rouen, car ce n’est pas d’hier que le Normand est friand de laitage, de crème et de fromage. Pas une poésie populaire — car il faut bien toujours revenir à cette source de renseignements sur les mœurs d’autrefois — qui ne nous montre nos paysans comme de grands amateurs de mattes. À propos de tous les repas interminables des noces campagnardes, la Muze normande, en ses tableaux si pittoresquement brossés, nous montre les convives, après avoir mangé et baffré pendant toute la journée, avalant comme dessert cinq ou six écuelles de mattes. Tous ces bons compagnons, tisserands, laineux du quartier Saint-Nicaise, ne trouvent rien de mieux, comme dessert, que ces platées de crème et de laitage, ces fromages à geai, ces caillebottes de lait caillé dont ils se font un régal. D’eux, on pourrait dire ce que disait d’un amateur de laitage un chroniqueur : « C'était un gros petit homme trapu, le plus étendu à jurer et à boire des mattes qu’il y eût dans la paroisse, si bien que les fumées lui en montaient parfois à la tête ! »
Friands de lait comme on nous les montre, les Rouennais devaient accueillir avec faveur la mode du laitage, de l’alimentation frugale préconisée par les médecins du xviiie siècle. C’est le temps où Saint-Simon écrivait : « Maulévrier fut malade de la poitrine, fit semblant de perdre la voix, mais on le mit au lait. » C’est le temps où Marmontel se met également au lait pour six semaines. C’est le temps où Voltaire, lui aussi, suivant ce régime lacté, écrivait de Normandie, de la Rivière-Bourdet, près de Quevilly, à son ami Thuriot : « Je m’en retourne ce soir à la Rivière pour partager mes soins entre une ânesse et ma tragédie de Marianne. Dites à Mme Lecouvreur qu’elle hâte son voyage, si elle veut prendre du lait dans la saison… et pour que j’y passe le temps avec elle. » Comme tout le monde, Voltaire s’est mis à suivre le régime à la mode et est devenu un enragé buveur de lait.
Plus tard, à Canteleu, dans la maison de Formont, et à Déville, il continuera à suivre ce régime de laitage. Qui sait même si, pendant son séjour à Forges, il ne se régalera pas de ces beignets à la crème, vantés par La Bouvière, médecin du roi, et cités dans la France gastronomique, d’Améro ? Qui sait si lui, le verveux satirique, n’a pas signé ce quatrain fameux ?
Tout cela, au surplus, n’est que pour prouver combien le lait, à cette époque, fut le remède à la mode. À Rouen, ce fut, très probablement, le moment où, parmi les anciens mangeurs de mattes, l’usage se répandit d’aller à la campagne déguster le lait de mai. Les grandes fermes n'étaient pas encore très éloignées et la promenade matinale ne s'étendait pas trop loin. Au milieu des arbres, on découvrait bientôt, sur les hauteurs, la ferme du Colombier, à Bois-Guillaume, la ferme de la Petite-Madeleine, ancien domaine des hospices, qui existe encore et qui, sur un pan de muraille lézardé, porte encore en lettres noires l’inscription : Bon lait, bonnes mattes, qu’on trouvait jadis peinte sur presque toutes les fermes. D’autres fermes et d’autres guinguettes, du même côté, se recommandaient encore aux amateurs de lait de mai : les Trois-Pipes, où la mère Deshays trônait ; le Grand Saint-Vivien, tenu par Mouty ; le Veau qui tette, aujourd’hui métamorphosé, mais où l’on servait également un lait chaud et savoureux ; puis, dans un des replis du vallon du Mont-Fortin, près de la rue du Bas, la Ferme Duboc, où l’on pouvait encore lire cette amusante et suggestive enseigne : Lait champêtre, à toute heure !
De l’autre côté de la Seine, on n’avait pas besoin d’aller bien loin non plus pour aller boire le lait de mai. Au temps du grand siècle, les amateurs de collations champêtres s’en allaient à la Mi-Voie, aux Célestins, aux Chartreux ; il y a soixante-dix ans encore, on rencontrait une ferme dans l'Île Lacroix, là où l’acrobate Auriol vint plus tard monter les planches de son théâtre ; puis d’autres sur la rive gauche, si complètement métamorphosée aujourd’hui, la ferme Pinguet, près des Docks, la ferme Barbet, qui fut remplacée par les Forges rouennaises.
C'était encore trop loin pour le beau monde, pour les élégants et les élégantes du Tout-Rouen, qui désiraient prendre le lait de mai, et suivre la mode. Il faut bien se dire, en effet, qu’en ces temps romantiques de 1830, tout le monde, par genre, par snobisme, dirions-nous aujourd’hui, était poitrinaire. Tout comme la névrose et la neurasthénie sont bien portées aujourd’hui, la phtisie, à cette époque des Antonys et des Pamélas, était fort goûtée. Pour complaire à ce chic, à cette manie du jour, les médecins qui savent si ingénieusement suivre les caprices de leurs malades, préconisaient comme remède à la faiblesse des santés délabrées, le lait, le lait sauveur, le lait de mai !
On le prenait tous les matins, de six heures à huit heures, tout en haut de la ville, au Boulingrin. Le Boulingrin n'était pas alors l’espèce de désert sablonneux qu’il est aujourd’hui : on n’en avait pas abattu les arbres, ces vieux arbres des villes que la voirie urbaine a tant à cœur maintenant de voir disparaître. Sur trois côtés de la place, s'étendait alors une double rangée de grands et beaux marronniers étalant leur ombrage au loin : ils ne sont, du reste, tombés qu’en 1870. Sous ce dôme de feuillage verdoyant, on installait des tables, des chaises, des bancs, et c’est là que les jeunes femmes et les jeunes filles goûtaient les tasses de lait qu’on venait leur apporter des auberges et des cabarets voisins. Des étables étaient installées dans ces auberges, mais, la plupart du temps, on trayait les belles vaches dehors, sur le Boulingrin même, et ce spectacle champêtre ne manquait ni d’animation, ni de gaieté. Vers huit heures, toute cette aimable société, mise en bonne humeur par cette promenade matinale et réconfortante, regagnait son logis.
Aujourd’hui, le régime lacté est de plus en plus répandu : on l’emploie avec beaucoup d’efficacité dans mille affections, et le lait, qu’on appelait le vin de l’enfance, opère encore de nombreuses guérisons miraculeuses ; mais la mode n’est plus d’aller le boire sous les ombrages défunts du Boulingrin. Avec les facilités de transport fournies par le tramway circulaire — ce métropolitain rouennais — peut-être pourrait-on la remettre en honneur !
Disparue également la renommée de la crème de Sotteville, presque aussi répandue que celle du lait de mai. Le lait et la crème de Sotteville, sans laquelle on n’aurait pu jadis faire de bons mirlitons, cette pâtisserie tout à fait rouennaise, ce furent, à vrai dire, au siècle dernier, les délices de Rouen. Vieille réputation, au surplus. Déjà, en effet, dans les premières années du moyen âge, les laitiers de Sotteville comptaient parmi les puissantes corporations, puisqu’ils prêtèrent alors leurs secours aux Anglais pour tendre aux soldats français, sous les ordres de Jacques Le Lieur, une embuscade dans la forêt de Rouvray. Entre nous, ils auraient pu occuper leurs loisirs à des passe-temps un peu plus patriotiques… ne fût-ce qu'à baptiser leur lait ! Pour faire pâturer leurs grands troupeaux de vaches, les Sottevillais avaient alors toutes les vastes prairies verdoyantes qui bordent la Seine. Il y avait là la prairie de l’Aigle, qui tirait son nom d’un vieux fief du village ; le pré des Martinières, le pré aux Bœufs, la Noë-Brunefte, la Mantelle, et bien d’autres. Les unes appartenaient à la seigneurie de Sotteville, les autres à l’archevêché de Rouen ; d’autres, enfin, au prieuré de Grandmont et plus tard aux Jésuites. Bien entendu, les fermiers de ces prairies, dans leurs redevances, devaient apporter à leurs seigneurs quelques pots de cette bonne crème, dont la réputation était si bien établie.
Au xviie siècle, on ne reculait pas devant le voyage pour aller manger la crème de Sotteville et les fromages à la crème qu’on fabriquait également au même endroit. Dans sa Muze normande, David Ferrand, en pensant à la construction du pont nouveau, qui rendra plus facile la communication entre les deux rives, se dit qu’au retour du printemps, hommes, femmes et enfants se rendront pour
Les mattes et les chemineaux ! C'étaient alors les deux mets, les deux friandises populaires qu’on allait chercher à Sotteville, car il s’agissait bien de Sotteville. Là-dessus encore, nous avons le témoignage de Grisel, dans ses Fastes de Rouen, commentés avec une érudition si avertie par M. F. Bouquet. Parmi les usages ou les coutumes du mois de juillet, celui qui fut le peintre des mœurs rouennaises du grand siècle, après nous avoir rappelé les bains froids, les concerts sur l’eau, dont Corneille nous a donné une si jolie description dans Le Menteur, les visites aux cerisiers dans les îles de la Seine, parle des mattes de Sotteville et nous fait assister aux dînettes champêtres qui s’organisaient au bord de l’eau, dans les prairies. Le grave Grisel est vraiment le Paul de Kock… en vers latins de ces parties de campagne.
« Des Rouennais en plus grand nombre, dit-il, se rendent en société aux délices de Sotteville : ils portent du pain, du sucre, du vin. Une terrine appétissante de lait avec une couche de crème dorée est placée au milieu de l’herbe. On s’assied autour : on y mêle du sucre et du pain. On y plonge les cuillères et puis on vide des verres remplis de vin rouge » , probablement ce vin clairet qui était « de la couleur des vitres de Saint-Godard. » Mais, parfois les dînettes sur l’herbe étaient interrompues. On ne pouvait plus aller déguster la crème de Sotteville, parce que les vaches et les bestiaux avaient été enlevés par quelques bandes de soudards, échoués aux environs de Rouen et vivant de pillage et de rapines sur le pays terrorisé. Ainsi en fut-il souvent, et la Muze normande s’est fait l'écho de ces mésaventures, qui gênaient fort les galants et les mondaines d’alors, dérangés dans leurs habitudes.
C'étaient là ces jolis bateaux, ornés de verdures, véritables abris de feuillages, où Dorante offre sa collation présumée à ses belles inconnues et dont un voyageur allemand, Thomas Platter, parle déjà, en 1599, dans un curieux manuscrit de la bibliothèque de Bâle, qui a été traduit par M. Mie-Ketfinger.
La crème de Sotteville, mais elle faisait les délices, non seulement des purs Rouennais, mais aussi des touristes, des visiteurs ; c'était une friandise locale, comme le sucre de pomme, comme ce premier citron, qui, « à Rouen, fut confit » ; comme les biscuits et les macarons de la Porte du Bac. Un curieux type de bohème, musicien ambulant, qui, sous le titre de Confiteor de l’Infidèle Voyageur, a laissé des mémoires amusants de ses voyages en zig-zag à travers la France et l’Espagne, Georges Martin, a rendu également hommage à la crème de Sotteville, en termes reconnaissants et chaleureux. « Pour la crème de Sotteville, je la mangeais fort volontiers, avec le sucre et la cannelle et deux doigts de vin d’Espagne, qui me semblait beaucoup meilleur que toutes les eaux minérales de la fontaine Saint-Paul… » Friandise de collation, de dîner improvisé, la crème sottevillaise n’en figurait pas moins dans les grands repas solennels et elle tenait sa place dans les menus du dessert, au milieu de toutes les sucreries dont se composait le dernier service.
Ils étaient alors très nombreux à Rouen ces grands dîners officiels. Pour les magistrats, qui ont dû garder jalousement leur réputation de fins gourmets, il y avait le dîner du Cochon. Pour le Chapitre de la Cathédrale, c'était le dîner de l’Ascension ; pour les Prieurs-Consuls, c'était le grandissime repas offert le jour de leur élection. Par une tradition constamment respectée, la crème de Sotteville avait sa bonne place dans ces interminables menus. En 1604, on la trouve figurant sur la table des Chanoines, fort bien servie ; c’est la « crème en plat de Valence » , avec accompagnement de darioles et de petites noix ; en 1612, elle reparaît encore sous la forme de tourte à la crème, flanquée de pommes de reinette, de court-pendu, de pépin-favay. Au banquet des Consuls, on la déguste également en 1697 ; elle apparaît au dessert, au moment où nos graves magistrats consulaires, abandonnant toute majesté, se coiffaient, pour être plus à l’aise, de bonnets à la turque, et au moment où on offrait à tous les convives des pipes et du tabac pour pétuner à l’aise.
Elle était devenue tellement à la mode, la crème de Sotteville, que sa réputation s’en répandit bientôt jusqu'à la cour de Louis XV. Quelque courtisan rouennais de la province de Normandie avait dû y apporter l’habitude de ces collations rouennaises, dont a parlé le médecin Lepecq de la Clôture, qui signale « l’abus étrange, à Rouen, de ces petits repas friands si souvent répétés à toute heure du jour ; les maisons, où le pot au lait est continuellement entretenu pour subvenir à de prétendues faiblesses ; pour d’autres, ce sont des crèmes avec le café et le chocolat. » Toujours est-il que Louis XV, qui faisait venir pour la Pompadour quelques tonnes de cidre de Montigny, voulut aussi goûter de la crème de Sotteville. Il fit venir à Versailles des vaches et une fermière de Sotteville ; il fit même construire une jolie baratte en bois d'ébène et en ivoire. Mais rien n’y fit, et l’essai ne réussit pas. Ce qu’il n’avait pu transporter dans le désert aride de Versailles, c'était l’air pur et l’humidité des bords de la Seine, qui rendent si plantureuses et si verdoyantes nos prairies normandes.
Le souvenir de cet essai royal nous a cependant été conservé par le chansonnier Olivier Ferrand, un de ces curieux types de la rue qui, au moment du Consulat, à propos de tout et de rien, a lancé une foule d’opuscules d’actualité, ne manquant pas, à défaut de sévérité dans la versification, d’une verve amusante. Lisez plutôt dans Les Fromages à la crème ou l'Assemblée de Sotteville, ce dialogue entre un maçon et l’auteur :
Et la conversation continue entre Ferrand et son interlocuteur — quelque ouvrier de Saint-Étienne-du-Rouvray, le pays des maçons et des paveurs — sur la bonté exquise des fromages à la crème de l’endroit.
Et puis, disons-le, la grâce alerte des laitières de Sotteville — ces belles filles à marier dont parle le dicton — devait bien être pour quelque chose dans la réputation du lait qu’elles transportaient. Si on en juge par la gravure de Lente, par la vue de Rouen, de Martin, les perrettes sottevillaises, en cotillon rouge et corsage bleu, avec une cornette légère de dentelle, qui ne s’envolait pas — espérons-le — au-dessus des moulins, devaient être charmantes.
Grimpées sur leurs ânes, avec leur provision de lait, contenue dans des cruchons de grès, bouchés avec de la paille, placés dans deux grands paniers à vivres suspendus aux flancs de la bête, tous les matins, elles prenaient le chemin de la grande ville où elles allaient faire leur distribution.
Leur quartier général était la place du parvis de la Cathédrale, animée dès l’aube par leur va-et-vient. D’autres venaient attacher leurs ânes aux bornes placées en avant du Collège de Rouen, près de la rue du Maulévrier.
Quand l'âne était fatigué de sa station trop prolongée, il faisait entendre un de ces chants « gracieux » qui ont le don de troubler souvent le voisinage. Auprès du Collège, ce concerto offrait un autre inconvénient : il troublait les classes et la récitation des leçons. Parfois, un écolier, peu ferré sur une églogue de Virgile, en profitait pour… ânonner sa leçon et l’escamoter.
On avait peine à réprimer une furieuse envie de rire. Mais quand le professeur, avec une pointe de malice, disait : « Attendez un instant que l'autre ait fini » , les rires éclataient de toutes parts. Tableaux pittoresques et gais disparus, comme tant d’autres vieilles choses. Seul, était resté pendant longtemps ce vieil usage rouennais du lait de mai, dont il nous a plu de conter, à coups de souvenirs, l’histoire populaire.
En cette fin de Carême, sur le parvis de la Cathédrale, où se trouvait l’ancien marché aux fleurs, célébré par Gustave Flaubert, avec ses roses, ses jasmins et ses verdures, jetées près de la fontaine, les frondaisons vertes et luisantes du buis des Rameaux, en bottes lourdes et pressées, se sont entassées sur les pavés, tout auprès du kiosque bariolé de caricatures et d’images. C’est vraiment là le marché du buis, de ce buis dont les branches bénies vont bientôt se disperser entre toutes les mains des croyants et des sceptiques.
D’où viennent-ils ces petits rameaux de Pâques fleuris, dont la gaie verdure semble annoncer le printemps tant attendu, tant espéré après les années de frimas et de neiges ? À Rouen, les touffes du buis traditionnel arrivent surtout des bois avoisinant l’ancienne abbaye de Saint-Wandrille, les bois du Gite et de Touffreville-la-Corbeline, qui font partie de l’ancienne forêt de Maulévrier, dépendant jadis des comtes d'Évreux. L’approvisionnement, depuis quelques années, est un peu moins considérable que d’ordinaire, car les quartiers de cette forêt, où les pauvres gens vont cueillir le buis, ont été jadis dévastés par un incendie.
Il est vrai qu’il est d’autres coins où l’on peut aller chercher le buis et qui peuvent approvisionner le marché rouennais. C’est la forêt de La Londe, du côté des Essarts, qui apporte un fort contingent, et surtout tous les bois formant comme les bosquets épars et séparés de la forêt Verte, de l’antique forêt de Sylveison : les bois de Bosc-Guérard-Saint-Adrien et de Mont-Cauvaire. D’autres provisions verdoyantes sont encore amenées des bois qui dominent Saint-Léger-du-Bourg-Denis.
Mais le lieu principal d’approvisionnement a toujours été dans les bois qui bordent la Seine, depuis Saint-Wandrille jusqu'à Saint-Martin-de-Boscherville. Le buis arrive ainsi par charretées, pour la distribution faite ensuite dans chaque paroisse de la ville aux fidèles. Une paroisse comme Saint-Vincent, par exemple, employait vingt-cinq boîtes de buis, qui étaient vendues environ 20 francs. La Cathédrale en prend plusieurs voitures, dont le chargement est déposé dans la cour d’Albane ; la paroisse Saint-Ouen s’en fournit de deux voitures. Dans cette provision, il est toujours fait une part pour l’ornementation des autels et des cloches. Au détail, les bottes se vendent à des prix encore assez élevés.
Autrefois, le buis vendu à Paris, et dont le trafic pouvait être évalué à près de cent mille francs, venait des charmilles des parcs de Versailles et de Duplessis-au-Bois ; aujourd’hui, les arrivages de buis se succèdent pendant huit jours aux Halles centrales, venant surtout des départements de l’Ouest. C’est là où se fournissent ensuite les marchands en détail. Le jour des Rameaux est, en effet, un jour privilégié pour tous ces malheureux, gueux des champs et coureurs de routes. En offrant, aux abords des églises, ces feuillages de buis dont quelques-uns tressent des couronnes, piquées des fleurs jaunes des immortelles ou des croix ornées des premières touffes de violettes, ces pauvres diables, heureux de l’aubaine qui leur tombe, réalisent parfois, dans la matinée du jour de Pâques fleuries, des recettes très fructueuses, selon les quartiers. Ce buis, fleurant la bonne senteur campagnarde, au milieu de nos villes empuantiées, ainsi colporté par les miséreux, représente l’une des plus anciennes traditions chrétiennes.
Il y avait, en effet, dans les églises du Moyen Âge, toute une décoration champêtre et rustique, suivant les différentes fêtes de l’année, mais la principale était ce buis des Rameaux, dont la tradition chrétienne s’est maintenue jusqu'à nos jours.
Pour la Cathédrale de Rouen, l’usage du buis de Pâques fleuries, ces jolies touffes qui, aujourd’hui encore, s’amoncellent devant le vieux portail de Roland Le Roux, remonte bien loin. Voici, par exemple, une charte du roi Philippe de Valois, donnée à Paris, en octobre 1320, qui accorde au Chapitre le droit de prendre chaque année, pour la fête des Rameaux, une charretée à deux chevaux de buis dans la forêt de Rouvray. À maintes reprises, le buis de Pâques fleuries se retrouve dans les comptes du Chapitre : en 1459, il est remboursé aux contremaîtres ou gardiens d’alors cinq sous « pour le buis de Pâques fleuries » . Au XVIIe siècle, le buis est vendu plus cher ; il est payé par le Chapitre, pour la distribution qui en est faite en 1611 aux chapelains et aux chanoines, quinze sous. Au siècle suivant, c’est le clerc de l'œuvre qui est chargé d’apporter les jolies branches, si gaies et si verdoyantes. C’est lui qui est chargé d’inspecter « les dehors et les dessus de l'église » et surveiller la charpente de la pyramide et des tours, et il faut avouer que cette inspection était fort utile, quand ce n’aurait été que pour empêcher des vols bizarres, comme celui dont on se souvient encore, des statuettes du portail de la Calende. Il transportera, dit le règlement, la chaire du prédicateur aux lieux qu’il conviendra, il fournira le buis le dimanche des Rameaux, et le raisin nécessaire pour la bénédiction du vin nouveau, le jour de l’Exaltation de la Sainte-Croix. Ce buis, à la Renaissance, était souvent cueilli dans le Bois-Bagnères, aux environs de Rouen.
Le houx aux feuilles piquantes, si dures et si résistantes, le housset dont l'écorce était souvent employée au Moyen Âge, remplaçait parfois le buis traditionnel des Rameaux.
En 1528, on voit même que le Chapitre dut interdire aux paysans qui vendaient des rameaux de houx l’entrée du cimetière de la Cathédrale, où ils s'étaient établis et où ils faisaient un bruit infernal en amassant les badauds au son retentissant des tambours.
Où récoltait-on, alors, toutes ces jonchées de buis ? Le buis qui, dès lors, servait aux tabletiers et aux tourneurs, au dire de Jean de Garlande, pour faire des peignes et de menus objets, croissait naturellement dans les forêts. Il y a même certains endroits, comme Boissay, dans le canton de Buchy, dont le nom vient de Buxetum, qui signifie « lieu planté de buis » . Le buis donne également son nom à certains carrefours où se trouvait quelque croix de pierre, souvent couronnée de verdure et qu’on appelait la Croix-Buissée, la Croix-Boissiée. À Cuverville, à Savigny, on retrouverait ces appellations. Encore aujourd’hui, si on parcourt nos campagnes normandes, on apercevra quelques vieux calvaires antiques comme la bizarre croix d’Hattenville, dont la colonne en grès se décore d’un brin de buis.
Taillé, coupé, le buis servait autrefois à la décoration des jardins ; aujourd’hui, « les bordures de buis » sont bien démodées, et on ne les retrouve plus que dans les parterres, appelés dédaigneusement par nos horticulteurs modernes des « jardins de curé » . Et pourtant, les complications de lignes tracées avec le buis, les monogrammes, les figures dessinées étaient certes moins prétentieusement laides que les mosaïques florales modernes, le dernier mot du mauvais goût. C'était le grand luxe décoratif des jardins que ces dessins « buisés » , et l’on voit qu’ils bordaient alors les allées destinées à la promenade. Dans les Comptes du manoir de Déville, en 1487, vous verrez, par exemple, que l’archevêque de Rouen fait enlever au Houlme quatre cents plantes de buis avec des racines pour les envoyer au prieuré de Grammont. {separateur
Bien d’autres verdures, branchages, rameaux ou fleurs servaient aux jours de fêtes à décorer les voûtes de l'église, les autels et les tabernacles. Tous les grands dallages de pierre, en ces temps où la religion sévère ne s’accommodait point de calorifères entretenus à grands frais, étaient jonchés, pendant l’hiver, de paille ou d'étrain. Point de tapis se déroulant. À l’Archevêché même, quand l’archevêque offrait aux chanoines le grand repas de l’avant-veille de Noël, la salle, éclairée par douze hommes tenant des torches, était jonchée de paille de seigle. L’hiver, on jetait ainsi de la paille dans toutes les églises. Cette fourniture d'étrain était même une redevance imposée à certaines paroisses. L'église de Saint-Eustache-la-Forêt fournissait, par exemple, de la paille à l’abbaye de Montivilliers.
L'été, la paille était remplacée par la feuillie ou la feuillée, par des feuillards, qui étaient étendus aux grandes fêtes, à la Pentecôte, principalement à l’Assomption. On y étendait aussi souvent du jonc, qui formait surtout le tapis du chœur. Le clerc de l'œuvre était généralement chargé d’aller couper cette provision de jonc dans la vallée d’Yonville, près des sources de Saint-Filleul, pour les grandes fêtes comme la Trinité, le Saint-Sacrement et la Notre-Dame de la mi-août. À lui aussi revenait le soin de fournir l'église de fragon ou de genêt, qui servait à housser ou nettoyer les voûtes de l'église. C'était une besogne qui se faisait généralement à Pâques et à la mi-août ; un homme montait dans une corbeille et était hissé jusqu’aux voûtes de l'église, qu’il nettoyait avec ces balayettes de fragon.
À l’octave du Saint-Sacrement surtout, l'église resplendissait de l'éclat des feuillages et des fleurs : c'était alors sur l’autel d'énormes bouquets qu’on appelait les bourlez et les touffeaux du Saint-Sacrement. Il en coûtait alors, pour ces gerbes de fleurs, un peu moins cher qu’aujourd’hui, et ces touffeaux du Saint-Sacrement se vendaient tout au plus, en 1595, quarante sous environ. Voulez-vous savoir les noms des toufflières rouennaises, ces premières bouquetières, fournisseuses de la Cathédrale ? Elles s’appelaient Marie Pain et Geneviève Durant. Pendant cette octave du Saint-Sacrement, on jetait aussi dans toute l'église ce qu’on appelle encore à la campagne la pavée. Mais rien ne pouvait faire oublier l’humble buis des Rameaux, pas même ces belles palmes, souples et dorées qui nous venaient d’Algérie et que l’on pouvait voir, chaque année, décorer la devanture de certains magasins, où on les vendait 2 francs environ.
Savez-vous d’où venaient, jadis, pour la cathédrale de Rouen, ces belles palmes des Rameaux ? De la belle villa provençale, sur la Côte d’Azur, de Mme Garnier, la veuve du célèbre architecte de l’Opéra. Par l’intermédiaire d’un vieil ami rouennais de son mari, elle avait pris l’habitude de faire assez souvent ce magnifique cadeau à notre cathédrale.
Si somptueuses soient-elles, ces palmes pascales, importées par la liturgie romaine — venues par charretées des environs de Gênes ou de Bordighera, la ville qui, par privilège spécial, fournit Rome de palmes argentées, comme l’a conté autrefois d’une façon charmante notre ami Raoul Aubé — elles ne valent pas ces branchages du buis normand que les chanoines d’autrefois portaient à la procession du Corps-Saint, quand ils se rendaient au sermon, en plein vent, devant l'église Saint-Laurent. Elles ne gardent aucune poésie mystique, ces palmes italiennes ; elles semblent n’avoir aucun pouvoir ni aucune puissance.
Dans les campagnes et surtout dans nos villages normands, le buis a, en effet, conservé un prestige mystérieux. C’est une sauvegarde magique qui écarte tout mal et c’est pour cela que le petit rameau vert, la petite branche aux feuilles menues, est placée sur le mur blanc de la chaumière, derrière le vieux cadre du portrait de l’absent.
A écrit quelque part Victor Hugo. En certains villages, c’est même en famille et avec solennité que l’on brûle le buis de l’année écoulée.
Vous souvient-il, dans la Blanchette, de Brieux, du vieux père Roussel taillant, avec son vieil couteau, une branche qui, plantée avec certains rites superstitieux, doit protéger sa terre ? Ainsi en est-il pour le buis béni, et, d’après d’anciennes traditions, il préserve les champs de la grêle et leur assure d’abondantes récoltes.
En Bretagne, toutes les jeunes filles ont une branche de buis placée au-dessus de leur lit. Si, pour une cause ou une autre, ce rameau venait à disparaître, ce fait serait regardé comme un pronostic de malheur.
Dans le Midi, on plaçait toujours entre les mains des morts une branche de buis, et la légende touchante prétendait que cette branche ne devait pas pourrir dans le cercueil des âmes prédestinées. Au bout d’un certain temps, elle croissait, perçait le bois et s'élevait au-dessus de la terre.
En notre pays normand, le buis est aussi la parure des tombes. Combien, le jour des Morts, croyants ou incrédules, dans les cimetières refleuris, s’en vont porter à leurs chers morts, jamais oubliés, toujours aimés, ce brin de verdure frissonnante, cette pauvre petite branche de la terre natale, symbole modeste des souvenirs éternels et des immortelles espérances !
En passant devant la boutique d’un de nos confiseurs rouennais, en regardant ces jolis œufs de Pâques roses, blancs, tout enrubannés, tout parés de délicats coloriages, vous êtes-vous parfois demandé quelle pouvait être l’origine de cette vieille coutume, si chère encore aux enfants ?
« Les œufs de Pâques, disait un jour un gamin, ce sont des étrennes… en retard ! » Et il ne croyait certes pas si bien dire, et donner, par cet aphorisme enfantin, l’origine de ces cadeaux traditionnels. Les œufs de Pâques, ce sont bien, en effet, des étrennes, et ils datent de l’époque où, pour nos aïeux, l’année commençait à Pâques, à l’équinoxe du printemps. Ils étrennaient l’année avec le renouveau, avec l’éveil de la nature. Ils ne mentaient point au sens de leur emblème, à ce symbole que l’on retrouve dans toutes les antiques théogonies, et d’après lequel l’œuf a un sens mystique, qui représente la grande idée de génération, d’origine, de fécondité, de perpétuité des êtres, des races et du monde.
Que de choses dans un œuf de Pâques !
Les œufs de Pâques, les œufs « pâquerets » , comme on dit encore en Normandie, inauguraient donc l’année naissante, l’année qui commençait à Pâques-Neuves, avec le retour du beau temps et des fleurs. Et il en fut ainsi jusque sous Charles IX, jusqu’en 1565, où le premier jour de l’an fut déplacé et reporté au 1er janvier. Mais, comme les bonnes habitudes ne se perdent jamais, l’usage de se faire d’agréables cadeaux ne se perdit pas et on continua à s’entre-donner des œufs de Pâques. Du reste, la résurrection du Christ conservait encore à cette coutume une vague apparence symbolique, et il semblait que cet échange d’œufs colorés fût le mystérieux emblème de notre rénovation morale.
Elle est, du reste, de tous les temps, de tous les pays, cette coutume étrange. En Grèce, à Rome, on offre des œufs à Bacchus, pendant les bacchanales du printemps. À Jérusalem, à la fête de Pâques, il en est de même ; mais c’est surtout en Perse que le nouvel an solaire est l’occasion d’échanger des œufs historiés. Écoutons un peu Chardin, le vieux voyageur, au sujet du cérémonial dont on entoure, dans le pays du Schah, l’envoi et l’échange des œufs de Pâques.
Il nous apprend, tout d’abord, que ce jour de la fête des œufs s’appelle, là-bas, la fête des Habits-Neufs, probablement parce qu’on étrenne ce jour-là sa redingote neuve, ou parce qu’on sort son chapeau à la mode. Il nous raconte comment l’envoi des œufs peints et dorés est pour beaucoup dans les plaisirs de cette fête, puis il nous donne la description de ces œufs merveilleux, avec lesquels nos œufs de Pâques modernes ne sauraient rivaliser. « Il y a des œufs, dit-il, qui coûtent jusqu’à trois ducats la pièce. Le roi en donne ainsi quelque cinq cents dans son sérail, présentés dans de beaux bassins, aux principales dames… L’œuf est couvert d’or avec quatre figures ou miniatures, fort fines, aux côtés. On dit que, de tous temps, les Persans se sont donnés des œufs au Nouvel An, parce que l’œuf marque le commencement des choses » .
Et Corneille Bruyn, qui voyagea également en Perse, mais plus tard, vers 1704, constate la même coutume et ajoute que cette fête a eu lieu le 20 mars. Toujours la saison nouvelle !
Tout cela se passe en Asie, sur cette vieille terre mère de tous les mysticismes et de toutes les religions, mais il en est de même dans notre Europe moderne. Chez les anciens Russes, l’œuf de Pâques triomphe également. Depuis le tsar — au temps des tsars — jusqu’au plus misérable des moujiks, tout le monde échangeait des œufs de Pâques. Il en était de richement décorés ; il en était de plus simples, comme ces œufs polonais, un peu semblables à nos œufs rouges, bariolés de losanges, de quadrillés, de compartiments étoilés.
La plupart portent une inscription : Christos voschrest. « Christ est ressuscité » . C’est, en effet, l’habitude parmi les Russes de s’aborder avec cette phrase, le jour de Pâques. Quand on se rencontre, on s’embrasse sur la bouche, et celui qui, le premier, aperçoit un ami, lui dit : « Christ est ressuscité ! » L’autre répond aussitôt : « Oui, Christ est ressuscité ! » Un jour de Pâques, le tzar Nicolas, sortant de son palais, donne ainsi le salut pascal au factionnaire qui, tranquillement, montait la garde auprès de sa demeure : « Frère, lui dit-il, Christ est ressuscité ! » Et le soldat impassible, de répondre : « Non, père, il ne l’est pas ! » Interloqué, le tsar reprend avec une plus violente insistance : « Christ est ressuscité ! » « Non, il ne l’est pas ! » réplique le soldat. Pour lui, en effet, il ne l’était point, car le factionnaire était juif. Le tzar le sut et il se contenta de rire de l’aventure.
En Pologne, les œufs de Pâques sont encore en honneur. Le matin de la fête, à chaque visiteur qui entre, le maître de la maison offre un œuf dur, le sépare en deux et chacun mange la moitié. À la fin de la journée, s’il a reçu pas mal de visites, il a aussi mangé une innombrable quantité d’œufs. Et comme rien n’est « un éperon à boire » comme l’œuf dur, le maître a bu d’autant. Il est vrai que les Polonais, à tort ou à raison, ont une réputation d’intrépides vide-bouteilles !
Les amateurs d’œufs durs forment, du reste, une confrérie internationale. Galiani nous raconte, par exemple, que l’usage de commencer le souper par un plat d’œufs durs s’est maintenu en Italie pendant la semaine de Pâques ; en Belgique, c’est lors des noces que la tradition consistant à offrir une corbeille d’œufs devisés a persisté, en même temps qu’on remet à la mariée son bouquet de fiançailles.
Et en France, direz-vous ? La coutume des œufs de Pâques est-elle aussi ancienne qu’à l’étranger ? Mais, certainement, et pendant tout le Moyen Âge on connut la Procession des œufs, pour laquelle clercs, basochiens se réunissaient, avec sonnettes et tambours, lances et bâtons. Le cortège s’arrêtait à l’église pour chanter Laudes, puis allait, de porte en porte, quêter les œufs. Chez nous, en Normandie, il n’est pas un conte ancien qui ne parle de cette redevance des œufs de Pâques, qu’on allait cueillir de maison en maison, dans les villages, avec bien d’autres choses, du reste : du beurre, une échine de lard…
Et cette obligation de donner des œufs pendant la semaine de Pâques ne date pas d’hier. Voici, en effet, le Livre des Jurés de l’abbaye de Saint-Ouen qui, dès 1291, la relate pour presque tous les villages environnant Rouen et dépendant du monastère. C’est une sorte de redevance, comme le vin de la Saint-Martin, comme les gants donnés à certaines fêtes. Le village de Quincampoix, par exemple, doit cinq œufs à Pâques, par chaque coutumier, pour la cuisine de Saint-Ouen. Isneauville de même, avec un denier à Pâques fleuries. Houppeville, le Houlme, Saint-Maurice, quatre. Quelle belle omelette les bons moines devaient déguster à la fin de la semaine, après ce temps de carême sévère et rigide où les œufs étaient interdits !
On les voyait reparaître alors dans le pain bénit pascal, et nous en avons pour témoin l’historien des Fastes de Rouen, Grisel, qui, à propos des coutumes du jour de Pâques, dit : « Reçois le pain marqué du signe de la croix, le pain bénit, donné le jour de Pâques ; il a certainement un jaune d’œuf délayé dans la pâte. » C’est encore un exemple de ce symbole mystérieux de la régénération, de la résurrection, attribué à l’œuf. On mangeait, dit l’abbé Martigny, dans son Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, on mangeait l’œuf bénit avant toute autre nourriture, le jour de la Pâque de résurrection, qu’on a souvent appelée la Pâque de l’œuf.
Cette signification mystique de l’œuf, emblème de la résurrection chrétienne, est si vraie, qu’on en rencontrerait des exemples à Rouen même. C’est ainsi qu’en 1884, lors des fouilles entreprises dans l’église Saint-Ouen, on trouva, dans une tombe d’enfant, deux œufs qui ne pouvaient y avoir été placés, comme l’expliqua M. F. Bouquet, à la Commission des Antiquités, qu’en vertu d’une idée symbolique de résurrection.
Est-ce cette idée qui guide, pendant leurs quêtes des œufs, nos petits enfants de chœur normands ? Il serait téméraire de l’avancer. Toujours est-il que dans les campagnes cauchoises, depuis le Jeudi Saint, le jour où les cloches, suivant la tradition, sont parties à Rome, les clergeots, les petits clercs et le vieux sacristain, tous les cueilleux d’œufs de Pâques, se mettent en marche. Par les routes, par les chemins herbeux où s’ouvrent les premières fleurs des pommeroles, la petite troupe des quêteurs s’en va : les uns portent le grand panier, à deux compartiments, où s’entasseront les œufs récoltés, d’autres font carillonner les tinterelles et les clochettes sacrées, d’autres tiennent le sac où s’empileront les gros sous.
De porte en porte, ils font leur cueillette traditionnelle, et tous, depuis la fermière, habituée à cette demande annuelle, jusqu’au plus pauvre, placent les douzaines d’œufs dans le panier des petits quêteurs. Parfois même, ils reçoivent un poulet ou des fruits. Le vieux sacristain, lui, distribue de grandes hosties blanches, du pain à chanter qu’on gardera précieusement. Quand la tournée, qui se continuera ainsi jusqu’au Samedi Saint, sera terminée, les petits cueilleurs se partageront la récolte. Il en est qui s’amuseront parfois à jouer entre eux les œufs, en les frappant les uns contre les autres, le vainqueur s’attribuant le coquart qui aura résisté au choc. Mais la plupart du temps, les œufs de Pâques serviront à confectionner quelque bonne omelette fumante, arrosée d’un pichet de cidre.
Bien que l’usage en soit un peu disparu, cette cueillette des œufs « pâquerets » était parfois accompagnée d’un refrain, d’une de ces chansons de quête, naïves et simples comme les aguignettes du Jour de l’An, ou les Events-Dieu des Rois. En certaines contrées de France, ce sont des complaintes de la Passion ou des chansons sur l’air de Pâques « O filii » . En Normandie, la chanson est plus gaie et plus drôle. Les petits chanteurs commencent souvent ainsi :
Et si, d’aventure, on ne répond point à la demande des quêteurs, dit notre confrère Charles Vesque, qui a recueilli ce chant de Pâques, ceux-ci ajoutent un troisième couplet :
Et s’engageait alors, à travers le pothuis, un dialogue versifié entre les quêteurs et le fermier qui répliquait parfois :
Et les chanteurs, malicieusement, de répondre au fermier peu accueillant :
Il en est même, qui, plus gouailleurs que les autres, ajoutent cette variante au couplet :
Furieux, le paysan ne se laisse pas ainsi berner et conclut par cette réponse bien normande :
Voilà par quelle suite de traditions et de coutumes, la tradition des œufs de Pâques s’est maintenue. Autrefois, à la cour, on présentait au Roi, après la grand’messe, des œufs enluminés et dorés, et Lancret n’a point dédaigné d’en peindre. Longtemps encore, à Versailles, on montrait deux œufs dorés qui furent donnés, un jour de Pâques, à Madame Victoire de France, fille de Louis XV. Aujourd’hui encore, l’œuf de Pâques reçoit son hommage dans nos villes modernes, grâce à l’exhibition que font les fruitières d’œufs rouges, lie de vin, ou d’œufs jaunes, d’un jaune assez terne, teints à la fuchsine pour les rouges, ou au marc de café et avec épluchures d’oignon pour les jaunes.
Les œufs rouges ont prédominé ; les coloriages et les dorures ont été réservés aux œufs en carton, servant de boîtes à bonbons et de jouets. Mais pourquoi les œufs rouges ? De terribles érudits, d’impitoyables chercheurs ont répondu à cette question, avec le plus bel aplomb du monde, que c’était en souvenir de l’œuf rouge, pondu le jour où naquit Alexandre Sévère, d’après ce qu’en dit Marius Lampidius. Ce n’est pas plus difficile que ça ! Mais parions que les gamins du quartier ou les petits enfants de chœur de nos villages se soucient peu d’étudier la question ab ovo, et se contentent, pendant la semaine traditionnelle, de recueillir avec joie leurs œufs de Pâques !
De toutes les fêtes rouennaises, la double journée des courses, qui, vers la fin de juin, vient réveiller les goûts sportifs de la population, est certainement celle qui tient le plus à ses mœurs et à ses habitudes. Aucun bon Rouennais ne partirait en vacances ou au bord de la mer, s’il n’avait entendu la voix des camelots, dûment commissionnés par le Comité des Courses, annoncer sur le cours Boieldieu le nom des coursiers, la couleur des jockeys. Il lui manquerait quelque chose s’il n’avait pas vu le quintuple rang de tables de café envahir sa promenade traditionnelle, et si, après les péripéties d’un steeple-chase ou d’une course de haies, il n’avait pu assister, sur le coup de six heures, au défilé des équipages, des autos de toutes marques, des taxis et des autocars, ramenant, vers la ville, les habitués des courses rouennaises.
Il lui manquerait quelque chose si, pour cette date, on ne dépavait pas le pont de Pierre, suivant une tradition qu’on a pourtant l’air d’abandonner ! Les courses rouennaises qui viennent un peu malencontreusement se placer entre le Grand Prix et les grandes réunions des plages à la mode, c’est plus qu’une habitude, c’est une véritable institution qui rallie grand et petit public, celui-ci peut-être plus fervent encore que l’autre.
Les courses, cependant—est-il besoin de le dire ? — furent à leur début un plaisir aristocratique. Ah ! Le bon public qui s’y rue aujourd’hui, qui accourt sur le moindre hippodrome suburbain, pour risquer ses vingt sous sur le tuyau ou la demi-certitude fournie par son journal, les dédaignait profondément à leur origine.
En Angleterre, il n’en avait pas été ainsi : immédiatement, elles avaient été suivies avec entrain par la foule. Chez nous, les courses furent tout d’abord une exhibition mondaine où se donnaient rendez-vous les élégants cavaliers. Tel fut le caractère, par exemple, de la première course de 1776, qui eut lieu dans la célèbre plaine des Sablons, où le Roi avait coutume de passer les grandes revues de sa maison militaire. Ce fut un simple match entre un cheval du comte d’Artois, le Charles X de l’histoire, et un cheval du marquis de Conflans, maître de camp, colonel d’un régiment de hussards.
À ce premier military devait, l’année suivante, en succéder un autre, entre l’Anglais Fitz-Gerald et un cheval du duc de Nassau-Sarrebruck, dont l'écurie allait se mesurer avec les chevaux du prince de Guéméné et ceux du duc d’Artois, principalement sur le champ de courses de Vincennes dont nous aurons à reparler. C'étaient là des courses privées, résultats capricieux de paris engagés entre gentilshommes, férus des idées anglaises à la mode, et essayant d’introduire en France les mœurs, les habitudes et les goûts d’outre-Manche. Bien entendu, les chroniqueurs se moquaient gaiement de ces manies exotiques, et du diable si on aurait consacré trois longues colonnes du journal d’alors pour recommander Vasistas ou Doge !
Mercier, dans son Tableau de Paris, ne cesse de blaguer « ces courses d’animaux efflanqués, qui passent comme un trait tout couverts de sueur au bout de dix minutes » , et ces jockeys qu’on purge et qu’on surveille, afin de les rendre moins lourds et plus dispos, ces adolescents aux cheveux tondus qui se rendent poussifs ou asthmatiques pour faire gagner M. Le Duc, lequel remporte le prix de la course dans son lit » . Il ferait bon maintenant risquer de pareilles ironies sur le compte d’Archer, auquel on fit des funérailles nationales, de Rolf, de Dodge ou de Lane, les héros modernes !
Aux courses de parade et d’ostentation des anglomanes du XVIIIe siècle, courses où l’on jouait déjà de très grosses sommes, succédèrent sous l’Empire des courses plus utiles et mieux organisées. L’Empereur n'était point suspect d’aimer tout ce qui venait d’Angleterre ; mais, sur ce point, il ne fut pas anglophobe et comprit, au contraire, les services qu’elles pouvaient rendre. Il leur donna, pour ainsi dire, une existence officielle au fameux camp de Boulogne où, le 31 août 1805, fut courue une intéressante épreuve : d’autres aussi, de 1806 à 1819, furent organisées sur le terrain sablonneux et détestable du Champ-de-Mars. Mais tout cela ne passionnait guère le bon public, quelques efforts que Louis XVIII et Charles X, le « bouillant écuyer » , fissent pour encourager le nouveau sport, allant même jusqu'à féliciter chevaux et jockeys, ce qui faisait hérisser d’horreur les perruques des ultras. Décidément, la mode n’y était pas : tout au plus, la course entre Lattitat, le cheval du comte de Narbonne, et Caleb, du peintre Vernet, souleva-t-elle quelque intérêt.
C’est seulement sous le règne suivant que les courses commenceront à prendre le caractère de sport national, de fête populaire, qui s’accentuera surtout de nos jours. Le duc d’Orléans les mettra en faveur : il réunira tous les hommes de cheval de son temps, Delamarre, le comte Demidoff, Charles Laffitte, le prince de la Moskowa, de Normandie, tous les habitués de la Croix-de-Berny, et on fondera le Jockey-Club, d’où sortira la Société d’Encouragement, qui a tant fait pour la prospérité de l'élevage national. Chantilly, la ville des jockeys et des entraîneurs, où on mènera une vie très sportive, sera fondée. C'était le temps où Auber, le musicien de la Muette, ne montait que des pur-sang, disant qu’un cheval sans race lui faisait l’effet d’une partition sans mélodies. Que dirait-il maintenant ! C'était le temps où Eugène Sue cavalcadait, en bottes surprenantes et en habits prestigieux, sur des chevaux de prix. C'était le temps où Auguste Lupin fondait une des premières écuries de course, en achetant quelques poulains à la vente après décès de M. De Rieussec, qui venait d'être tué à la tête de sa légion par la machine de Fieschi.
Il y avait peu de chevaux de sang, à part ceux de Lupin, d’Alexandre Aumont qui allait fonder, en Normandie, le haras de Vitot, du prince de la Moskowa et de lord Seymour, qui raflait tous les prix. Vint cependant, dès lors, la mode des steeple-chases et des courses de gentlemen ; la première a été courue en 1829, par ce lord Seymour, dont les excentricités sont restées proverbiales, contre le comte Walewski. Est-ce à dire que malgré leur volonté croissante, les courses avaient désarmé la critique ? Que non pas. Les chroniqueurs qui, aujourd’hui, célèbrent les courses sur tous les tons, suivant en cela le goût du public, se moquaient agréablement des cérémonies hippiques. Alphonse Karr trouvait que l’amélioration de la race chevaline se traduisait surtout par des capilotades de jockeys, et des écrasements de gentlemen riders, qu’on appelait des « gentlemen ridés » . Le théâtre s’attaquait également au nouvel engouement, et dans la Comédie à cheval, dans l'École des familles, d’Adolphe Dumas, on dénonçait « ce Paris sellé, botté, caparaçonné » où l’on ne parlait qu’anglais.
Sous l’Empire, les courses se développèrent encore, et, dès lors, le goût public s’y attacha complètement. Déjà quelques chevaux français avaient passé la Manche pour disputer les prix aux chevaux anglais à Epsom ; en 1853, Jouvence enleva même la Coupe de Goodwood.
Dix ans plus tard, en 1863, on fondait le Grand Prix de Paris pour les chevaux de trois ans, et la grande bataille entre la Touques, le cheval de M. De Montgomery, le vainqueur du prix du Jockey-Club à Chantilly, et The Ranger, le champion anglais, s’engagea. Puis vint toute une série de succès français : Fille-de-l’Air, gagnant des Oaks en Angleterre ; Vermouth, battant dans le Grand Prix le vainqueur du Derby anglais ; Vermouth, le père du fameux Boïard, un autre vainqueur du Grand Prix, et enfin Gladiateur, qui les surpassa tous, gagnant successivement le Derby et le Grand Prix.
Gladiateur ! On ne se figure plus aujourd’hui quel accès de folie ce fut quand on apprit la victoire du cheval français. C'était du délire : tout fut à la « Gladiateur » , et les couleurs, rouge et bleue du comte de Lagrange furent arborées sur toutes les toilettes. Dans ce succès, qu’on alla jusqu'à nommer « une revanche de Waterloo » , et qui fut célébré en pleine Chambre des députés, la Normandie peut revendiquer sa part, car Gladiateur, par Monarque et Miss-Gladiator, était un pur cheval normand, comme Plaisanterie, un autre cheval normand, fille, petite-fille et arrière-petite-fille de juments nées en Normandie !
Du reste, on s’est toujours occupé d'équitation à Rouen, et le cheval y fut toujours en honneur, comme dans tout le pays normand. Pour s’initier au bel art de l'équitation que Pluvinel et Grison venaient de remettre en honneur, les Rouennais eurent une Académie d’art équestre, à laquelle des maîtres-écuyers, nommés par lettres patentes du Roi, présidaient.
Dès 1654, ce premier manège rouennais se trouvait sur les remparts, entre la porte Bouvreuil et la porte Saint-Hilaire, et son directeur qui offrait à la noblesse normande des carrousels et des courses de bagues et vraisemblablement ce spectacle des sauts de barres, remis en vogue par le Concours hippique, était un Rouennais dont le nom n’est pas encore disparu, M. Gohon de Corval. Jusqu'à la Révolution, le manège, très fréquenté, se maintint à Rouen. À Gohon de Corval, succédèrent Claude Legrix, puis Vincent, puis François Cottard, écuyer, maître d’Académie du roi, et son fils, Pierre-Alexandre Cottard ; le manège s'était fixé sur les remparts de Bouvreuil, à peu près sur l’emplacement où se trouve aujourd’hui la statue d’Armand Carrel, dans le voisinage du Couvent des Bénédictines du Saint-Sacrement. Cela ne faisait même pas l’affaire des braves religieuses… à cheval sur les convenances et qui, en 1729, se plaignent à la Ville que, leurs jardins étant à découvert, les jeunes gens qui fréquentent l’Académie d'équitation jettent des regards indiscrets sur leur intérieur et « tiennent des discours peu convenables et dissolus qui les forcent à battre en retraite » . La Ville prit en considération les scrupules pudibonds des nonnes, et, comme c'était elle qui concédait le terrain aux maîtres de manège, elle transporta l’Académie à la porte Cauchoise.
Mais tout cela nous éloigne un peu des véritables courses de chevaux. Elles furent créées bien plus tard ; mais déjà, au XVIIIe siècle, elles intéressaient nos populations normandes et la preuve en est qu’en 1781, Le Journal des Annonces de Normandie, qui n’est autre que le Journal de Rouen, publiait, dans un supplément spécial, le programme des courses internationales de Vincennes, créées par le Roi. Il est très curieux, ce programme, envoyé à tous les éleveurs normands et montre combien les choses du sport prenaient déjà d’importance dans la vie publique. Il y avait cinq jours d'épreuves, sur des parcours de 2 000 toises, avec des prix de 100 à 200 louis. Les chevaux français et étrangers pouvaient y prendre part, sous certaines conditions énoncées dans le règlement.
Le stud-book n'était pas encore créé, et cependant on demandait déjà « que le propriétaire certifiât par écrit de quel père et de quelle mère, en quelle année et en quel lieu était né le cheval. S’il n'était pas né ou élevé chez le propriétaire qui le présentait, celui-ci était tenu de produire un certificat du premier vendeur, accompagné d’un acte de notoriété qui en constatait l’authenticité » . Toute l’organisation de nos courses actuelles se retrouve dans ce document peu connu. Vous y verrez « les entrées » , la somme que chaque cheval doit payer pour participer à la course. Il en coûtait alors quatre-vingts livres ; ce qui est assez curieux, c’est que si le cheval gagnait le prix, on retenait à son propriétaire « le sou pour livre » , pour subvenir aux menus frais relatifs aux courses. Vous y trouverez un handicapage basé sur l'âge : le cheval de trois ans portait 91 livres, celui de cinq ans, 98 livres, celui de six ans, 120 livres, et celui de huit ans, 121 livres. Vous y rencontrerez des prescriptions très sévères sur le pesage et les balances, sur les disqualifications qui frappent « ceux qui auront croisé, poussé ou frappé un autre cheval, en courant » . Les coupeurs ne datent pas d’hier. Aussi bien pour toutes ces infractions, des commissaires étaient nommés, sous la présidence du marquis de Conflans. Les éleveurs normands prirent-ils part à ces premières courses ? C’est à penser, si on s’en rapporte à la publicité faite dans notre région.
Sous la Révolution même et sous l’Empire, on ne cessa pas de se préoccuper à Rouen de l’amélioration de la race chevaline, et, en 1812, le frère de Lepelletier Saint-Fargeau, Félix Lepelletier, l’ancien aide de camp du prince de Lambesc, qui, après une vie agitée, s'était retiré au château des Tilleuls, à Bacqueville-en-Caux, présidait un concours de poulains et de chevaux à la foire Saint-Romain. À vrai dire, les courses de Rouen ne datent que de 1843. C’est à cette époque que fut fondée la Société des Courses, par tous ceux qui, dans notre ville, tenaient au monde sportif ; mais ce ne fut pas sans mal. La Ville, cependant, soutint et encouragea le Comité qui avait pour président M. Henry Barbet et qui, parmi ses membres, comptait nombre de noms encore connus dans notre région : MM. Mathéus, Prevel, Dambray, d’Escalles, Reiset, Marion-Vallée, Fouquier, Fouché, Delaître, Girardin, du Boullay, Baudouin, Manby, Buddicom et de Guercheville.
Un prix de 3 000 francs fut offert par l’Administration municipale, et un autre par la Société d’Agriculture, qui alloua 500 francs pour une course au trot attelé. Ces premières courses rouennaises, qui eurent lieu le 26 et le 27 août 1843, mirent toute la population en émoi ; elles se déroulèrent dans le magnifique décor des prairies de Sotteville, où avait été installé un hippodrome, dont une lithographie de Balan nous a conservé l’aspect. Six grandes tribunes couvertes, pavoisées d’oriflammes flottantes, avaient été dressées sur un des côtés ; de l’autre, une tribune découverte avait été réservée pour les petites places. Pour ce début, les épreuves n'étaient pas nombreuses : quatre courses, le premier jour, et autant le second jour, et encore un des prix ne fut-il pas disputé. Ce prix de la course au trot attelé, sur lequel on comptait, ne fut point brillant et se termina par un walk-over ; les éleveurs n’avaient pas eu le temps de se préparer.
Voulez-vous connaître les noms des chevaux vainqueurs sur le turf sottevillais ? Dans la course au trot, le vainqueur fut Windeliffe, à M. D’Arthenay, qui battit le cheval de M. Aumont, Intrépide. Dans la seconde course, en partie liée, dit le programme, ce fut une pouliche baie brune, Dona-Isabella, qui remporta le prix. Elle appartenait à Charles Carter, dont le nom est bien connu comme entraîneur, et était montée par Flatmann. Un autre Carter enleva également le prix du Département avec Prospéro ; le champ, pour cette épreuve, était du reste assez fourni de chevaux, dont un portait un bien joli nom : Rhinoplastie, à M. D’Hédouville. La troisième course, pour chevaux de chasse — de notre temps, on dirait des hunters — se réduisit à un match entre Zampa, à M. White, et Diodore, à M. Fouquier, qui fut déclaré vainqueur.
Le second jour, le prix de la course au trot revient à Pegasus, à M. Courant, qui avait la monte de Manby, et les 3 000 francs de la Ville de Rouen passèrent à Motiva, au prince de Beauveau, montée par Jennings, l’entraîneur bien connu, le « vieux chapeau » , qui est toujours resté fidèle à nos courses rouennaises. Quant au steeple-chase, ce fut le cheval de M. Mathéus, Pantalon, qui le remporta, sa concurrente, Ida, ayant désarçonné son jockey.
Ces premières courses avaient été très goûtées ; les billets d’entrée s'étaient enlevés chez Louis Brune, qui en était le distributeur, et près de cent mille personnes s'étaient rendues dans les prairies de Sotteville, où le service d’ordre était fait par le 1er Léger. En dépit de ce premier succès, les courses qui eurent lieu, en 1844 et 1845, laissèrent à leurs organisateurs, malgré le patronage de Jacques Laffitte, un déficit de 20 000 francs.
Le souvenir cependant en était resté, et c’est lui qui engagea la Société d’Agriculture, en 1863, à tenter une nouvelle série de courses, non plus dans les prairies de Sotteville, mais sur le champ de manœuvres des Bruyères-Saint-Julien, bien que le terrain sablonneux et mouvant n’en fût pas très bon.
Trois réunions d'été furent ainsi organisées ; elles réussirent si bien que l’idée vint de former une Société indépendante, la Société des Courses rouennaises, celle qui existe encore et qui est certainement, par le chiffre des subventions qu’elle reçoit et par le montant des prix qu’elle délivre, une des plus importantes de province. Pour ses débuts, elle eut fort à faire : création de pistes meilleures par des remblais et des nivellements ; annexions de terrains réclamés par l’Administration militaire ; agrandissement du champ de manœuvres pour lequel 30 000 mètres cubes de terre furent remués ; long procès avec la commune de Saint-Étienne-du-Rouvray, qui avait trouvé bon de réclamer le droit des pauvres pour le champ de courses, situé sur son territoire, procès que les demandeurs perdirent, du reste, devant le Conseil d'État.
En ces dernières années, la Société allait encore être menacée dans son existence propre, par les exigences de l’Administration militaire, qui, suivant son droit, voulait la déposséder du Champ de Courses, qu’elle avait eu tant de peine à créer, à coups de travail, de temps et d’argent ! Heureusement que le transfert du champ de manœuvres de la garnison en pleine forêt de Rouvray, vint trancher la question et assura l’avenir d’une œuvre utile, fort difficilement édifiée.
Que de souvenirs n'évoque pas cette longue période de nos courses rouennaises ! On peut dire que tous les éleveurs français ont passé par ce champ de courses, que le comte de Lagrange citait comme le seul où un propriétaire pouvait suivre du regard la course entière. Ce furent jadis les plus connus de nos sportsmen, le vieux marquis de Croix, l’ancien sénateur de l’Empire, dont le haras se trouvait à Serquigny ; le comte de Lagrange, alors propriétaire du grand haras de Dangu ; Hennessy, Aumont, le baron de Hérisson, le baron de la Motte, le major Fridolin, le général Popoff, qui nous amenait ses trotteurs russes Gourko, Kosir, qui devint étalon de l'État, Bédouin ; c'étaient nos éleveurs normands : Forcinal, Montfort et Tiercelin ; Fonlupt, d’Elbeuf, qui remporta de si vifs succès, Saint-Ouen, de Saint-André-sur-Cailly ; M. Bouju, H. Merlin, M. Lanfray, qui compta tant de victoires avec Toujours.
Qui ne se rappelle encore les triomphes de la vieille Espérance, du marquis de Croix qui, six années durant, à partir de 1865, enleva le prix de la Ville de Rouen ? Qui ne se rappelle Hersilie, Bayadère, à MM. Montfort et Tiercelin, Miss-Pierce, Leybourne, le cheval anglais à M. Tyler, qui enleva maints prix, Gringalet, Mastrillo et Jason, à M. Forcinal. Le Derby des trotteurs, créé en 1874, fut remporté à son origine par Plaisir-des-Dames. Que de concurrents ne réunit-il pas ? Une année, une de ces courses au trot attelé mit en ligne quatorze sulkys : la piste réservée n'était pas assez large et on dut utiliser la piste des haies. C’est alors qu’on vit un fervent et zélé commissaire qui coupait lui-même les haies pour débarrasser rapidement le Champ de Courses !
Les courses de steeple n'étaient pas moins fournies. Il fallait voir alors Astrolabe franchir d’un bond la « terrible banquette irlandaise » , qu’on a maintenant supprimée, et trouvant des imitateurs dans Colonel, dans Auricula, à M. Desvignes. C'était alors le temps où « l’on pouvait parler aux chevaux » et où, dans le rush final, les jockeys anglais poussaient des cris pour surexciter l’ardeur du cheval. Le turf avait même alors ses chevaux amusants, les Augustes de la piste. Que de fois, par exemple, n’a-t-on pas vu apparaître Ximènes, « entraîné par Farfouillot » et son fantaisiste propriétaire, brave garçon, qui ne courait que sous la casaque et la toque tricolores, mais qui, au dernier moment, ajoutait à ses couleurs un brassard de deuil et un crêpe à sa casquette « parce qu’il avait perdu sa tante ! »
Les courses de Rouen n’ont actuellement rien perdu de leur prestige ancien, grâce au concours de ses dévoués présidents, MM. Brunier, Fauchet, Lesouef, Rochette et de ses commissaires ; elles comptent encore les meilleurs éleveurs normands de la génération actuelle, et les succès que les réunions de printemps, d'été et d’automne rencontrent, montrent que les courses rouennaises sont restées à la hauteur de leur passé.
Pendant les mois d’ardeurs étouffantes, il y a foule sur les pontons des écoles de natation rouennaises, vers la fin des journées lourdes et assommantes. Il est bien certain qu’on n’a pas attendu, cependant, la création d'établissements de bains froids pour aller, au temps des chaleurs, « piquer une tête » ou « allonger la brasse » , dans les eaux rafraîchissantes de la Seine. Grisel, l’historien des mœurs anciennes, nous apprend, en effet, que les jeunes Rouennais, en ces temps de baignades primitives, ne se faisaient faute d’aller « faire la planche » .
« Les hommes, dit-il, cherchent des endroits profonds, isolés ; les femmes, des endroits plus solitaires. Du haut de la barque, ils se jettent dans les eaux transparentes. Quelques-uns se plaisent à se laisser choir du haut de la proue des navires ; leur chute fait tourbillonner en rond l’onde blanchissante » .
D’autres se jetaient « les pieds joints et le corps droit » , du haut du vieux Pont-Mathilde, prouesse fatale que devait, sur un autre pont, renouveler Louis Brune. De très habiles nageurs existaient, du reste, depuis longtemps à Rouen. Sans leur habileté, comment aurait-on pu organiser, lors de l’entrée d’Henri II en 1550, cette merveilleuse fête nautique du Triomphe de la Rivière, avec ses dauphins azurés portant Arion, au beau milieu de la Seine, avec ses bandes de tritons, ses sirènes ? N'étaient-ce point d'émérites nageuses que ces jeunes Rouennaises qui représentèrent Thétis, venant saluer Catherine de Médicis et se précipitant du haut de leur char dans le fleuve ?
Pour réaliser une semblable mise en scène aquatique qui dépassait de beaucoup les pantomimes sur l’eau du nouveau Cirque et qui exigeait une véritable troupe de nageurs et de plongeurs, il fallait qu’il y eut à Rouen nombre de gens habiles dans la natation. La vieille gravure, Le Triomphe de la Rivière, est bien l’apothéose des nageurs rouennais.
Ce sont là jeux de princes. Pour toutes les baignades en Seine, il n’y avait guère d’endroit déterminé. Cependant certains bateaux à laver, d’une installation fort primitive, devaient servir de lieu de réunion pour les nageurs. C’est ainsi qu’une veuve Boulanger, lessiveuse dans l'Île Lacroix, proteste auprès de l’Intendance pour qu’on ne l’empêche pas d’offrir un asile aux baigneurs rouennais. Mais, en 1767, apparaît le premier établissement de bains froids sur la Seine. À cette date, Plantigny, que représente à Rouen Nicolas Lambert, adresse une requête aux Échevins.
« Elle tend à ce que, vu le privilège exclusif à lui accordé par Sa Majesté d'établir des bains publics en cette ville, suivant lettres patentes enregistrées au Parlement, le 19 août, il lui soit accordé, à titre de fief, pour soixante-dix années, un terrain sur la longueur d’environ 200 pieds sur la banque du Chemin-Neuf, vers la Seine, à prendre, au-dessous du chemin qui descend au quai aux Plâtres, entre ce chemin et le quai des bateaux du Port-Saint-Ouen, concession limitée à quarante-neuf ans » .
La concession demandée fut accordée, et ainsi furent créées Les Bains Plantigny, très longtemps connus à Rouen au commencement du siècle, et qui se trouvaient à hauteur du Pré-au-Loup, où ont lieu encore les baignades militaires, sur l’ancien cours Dauphin, notre actuelle avenue de Saint-Paul. En 1773, Plantigny avait bien demandé de joindre à ces bains froids l’installation de bains chauds, mais c'était porter atteinte au privilège des barbiers-étuvistes, qui, depuis le moyen âge, avaient le privilège de ce service. On refusa donc à Plantigny ce qu’il demandait. On se contenta de renouveler son privilège en 1783, tout en laissant au sieur Savin et à la veuve Boulanger, la permission de tenir leurs bains populaires. C'était justice, car les Bains Plantigny, fort bien organisés, dans une maison que le propriétaire avait fait construire, coûtaient assez cher : 3 livres et 3 livres et demie. Les Bains Plantigny, qui existèrent jusqu’en 1820 environ, grâce à leur monopole, étaient fort joliment situés, en un endroit où la Seine n’est point encore souillée par les excrétas et les matières « alvines » , ainsi que s’exprime si poétiquement le jargon hygiénique.
À proprement parler, la véritable école de natation fut créée par un arrêté de la Commune de Rouen, le 26 floréal an II, suivant lequel « on établit des bains publics et gratuits et une école de natation où tous les jeunes citoyens seront admis. » Déjà à Évreux, en 1789, il existait des bains froids, privilège du duc de Bouillon, — un vrai nom de maître-nageur, — concédé au sieur Fournier, le patron du Grand-Cerf, qui exploitait cet établissement, placé sur l’Eure, à un quart de lieue de la ville, près de Navarre. Fournier était un habile homme, qui faisait dans le Journal de Rouen d’alors des réclames vraiment originales : « L’air est pur et salubre, disait-il, parlant de ses bains champêtres, pour y perfectionner sa santé ! »
À Rouen, vers 1815, les établissements de bains étaient devenus plus nombreux : c'était, pour la plupart, des établissements mixtes. Il y en avait un, à l’extrémité des ruines de l’ancien pont de pierre, en face la rue Grand-Pont ; un autre, — qui servait, croyons-nous, surtout pour les bains chauds, — était établi à Saint-Sever, sur la rive gauche, où il était entouré d’un grand jardin, garni de berceaux de verdure. On y accédait par un bateau particulier et stationnant en face la porte Saint-Éloi. Ces bains, situés presque au coin de la rue de la Petite-Chaussée, remontant vers les prairies, sur l’emplacement actuel des Docks, s’appelaient les « Bains Mandarin » .
Dès cette époque, des bains avaient été également créés dans l'Île La Mouque ou l'Île Lacroix, tout encombrée alors par les pierres du nouveau pont ; mais le vrai pays des baignades rouennaises, c'était cette Île si pittoresque, aujourd’hui disparue, l'île du Petit-Guay, près de laquelle Armand Carrel, venu à Rouen pour un procès du National, faillit périr en une partie de canotage à voile.
L'île du Petit-Guay, — et non du Petit-Gué comme on l'écrit souvent, —placée à l’entrée du port, devint pour ainsi dire le Conservatoire du bel art de la natation. Elle était charmante, du reste, cette petite île, rapprochée des quais dont elle n'était séparée que par un bras étroit, où venait s’amarrer en un pittoresque désordre, une flottille de petits caboteurs. Partout, sur ses rives déchaussées par le flot, étaient poussées des oseraies, qui lui faisaient comme une ceinture grise de feuillages légers, dominés à l’extrémité vers Rouen par un groupe de peupliers frissonnants que le peintre Lapostolet, — le vrai peintre des îles rouennaises, — a plus de cent fois reproduit dans ses tableaux.
Par là, à l’extrémité vers Rouen, étaient les Bains Fessard, les fameux Bains Fessard, avec leurs rangées de cabines, élevées d’un mètre au-dessus de la rive, à cause des grosses eaux, avec le grand ponton à trois escaliers et la tente ronde, au toit pointu. Quelle animation, quel tohu-bohu grouillant, aux jours de juin et de juillet dans l'Île, qu’on accostait du côté du Mont-Riboudet, par un double escalier menant à la maison du père Fessard, au milieu d’un pavoisement de caleçons multicolores, séchant sous les saules !
Qui ne se souvient encore de la longue alignée des petites cabines étroites, rebadigeonnées en blanc à chaque saison, à moitié bâties sur la berge et soutenues par des pilotis ? Cela formait comme une galerie de bois, vivante et animée, qui, par un pont léger, communiquait avec le vieux bateau démâté servant de ponton pour les baigneurs. La maison était placée en biais, ne faisant point face à la Seine ; un sentier traversant l'Île conduisait à travers l’herbe verte et on apercevait, sur les cordes tendues entre les pommiers, les peignoirs flottants, séchant au soleil, et les caleçons de bain, aux couleurs bariolées, tenus par des épingles de bois.
Sur le ponton, en chemise blanche, ceinture rouge de marin retenant le pantalon de coutil blanc, le père Fessard, ancien marin et voilier, entre temps passeur à la cale Saint-Éloi, dans les anciennes gondoles, veillait au grain, surveillant comme un capitaine ses maîtres-nageurs, le père Georget et son chapeau de paille, Limare, un vieux marin, gréeur au chantier Lemire et qui fut longtemps porte-drapeau de la Société des Sauveteurs; Thouret, un brigadier des douanes, également sauveteur ; Dantan, un conducteur de trains de bois, qui avait sauvé sous la glace toute une famille disparue dans la grande mare de Quevilly.
Les grands jours de Fessard étaient les baignades des élèves du Collège de Rouen — on ne disait point alors le Lycée Corneille ; — il fallait alors redoubler de surveillance et d’activité pour ne laisser commettre aucune imprudence par toute cette folle jeunesse. Quand les caleçons de bain avaient été distribués, en échange d’un cachet, dans une petite guérite goudronnée où se tenait l’un des préposés, tout ce petit monde se mettait à la trempette !
Les moins experts, les débutants, étaient placés « au piquet » , c’est-à-dire attachés le long d’une traverse fixée au ponton. C’est là qu’on leur inculquait les beaux principes de la natation. Le général Boum, jadis, résumait toute la tactique et toute la stratégie dans ces deux mots : « Coupez ! Enveloppez ! » Fessard, tout aussi laconique, résumait la natation en ces deux principes : « Rapprochez ! Tendez ! » Et l’on « rapprochait » et l’on « tendait ! » Les plus instruits nageaient « à la corde » , faisant une ou deux fois le tour du ponton, tenus, jusqu’au moment où ils remontaient, ruisselants, les escaliers, par les maîtres-nageurs de l'établissement.
Tout ce petit monde maritime ne comptait, du reste, que de braves gens, toujours prêts à se dévouer, de père en fils. En veut-on une preuve ? Tout enfant, en 1788, un des Fessard, Michel, âgé de treize ans, veut sauver un de ses petits camarades, Marchand, qui se noyait en face la porte Saint-Éloi ; entraîné lui-même, il va périr, quand son frère, François Fessard, âgé de quinze ans, se jette à l’eau et sauve les deux enfants. Le Journal de Normandie qui raconte le fait, dans son numéro du 19 juillet 1788, dit que Fessard demeure chez son père, batelier à Saint-Sever, en face la porte Saint-Éloi. Tous les forts nageurs rouennais se donnaient rendez-vous alors chez Fessard ; bien souvent, on y vit Louis Brune ; puis Etel, un type un peu oublié, un plongeur intrépide, qui vint, en 1848, repêcher les bois et les fers du Pont-aux-Anglais incendié par les émeutiers. Etel dont nous aurons à reparler.
Deux célébrités de la natation, deux habitués des Bains Fessard, furent les deux Flaubert. Achille, le docteur Flaubert, avec sa longue barbe, quand il tirait sa coupe et se retournait, ruisselant, avait l’air d’un vrai dieu marin, tels les Tritons de Girardon ou de Coysevox. Grand, maigre, souple, il piquait les têtes magistralement, mais il ne plongeait que pendant quelques minutes, préférant aller faire une « pleine eau » avec son ami, le Dr Petlier, dans un bateau découvert de la cale Saint-Éloi. Gustave, lui, était un grand baigneur devant l'Éternel ; à Croisset, comme il l'écrit à Ernest Feydeau, « sa grande distraction était de se baigner dans la rivière » , de nager « comme un Triton » . La mort de Fessard, en 1856, fut pour Gustave Flaubert une vraie perte. Lisez plutôt ce bout de lettre à Louis Bouilhet :
« Nous avons perdu un ami en la personne de Fessard, qui, avant-hier, a fait son plongeon dans l'Éternité. Nous ne prendrons plus de petits verres ensemble. J’ai des souvenirs charmants d’après-midi passées à son école, sous la petite avenue de peupliers, nu, en caleçon, avec l’odeur des filets et du goudron. .. La vue des voiles. .. Je ne sais quoi, qui m’attendrit. J’ai encore dans l’oreille la voix de Fessard. .. »
Les Bains Fessard étaient le grand rendez-vous de la jeunesse du collège et des pensions. C'était là qu’on venait apprendre à nager, en commençant par la mise au piquet, c’est-à-dire une suspension dans l’eau avec une double corde. Venaient ensuite différentes épreuves qui se terminaient par la traversée de la Seine accompagnée d’une barque ; coût : 5 francs. Dès lors, on pouvait se livrer à toutes les excentricités natatoires : se jeter tout habillé, faire des pleines eaux, jouer à la sauterelle.
Il y avait de fort bons nageurs dans toute cette jeunesse scolaire : un entre autres, élève au Collège Royal, qui fut le condisciple de l'érudit M. F. Bouquet, le malheureux Charles Vacquerie, le futur gendre de Victor Hugo, qui devait périr si tristement dans la catastrophe de Villequier. Élevé sur les bords de la Seine, à Villequier, c'était un merveilleux nageur. Martin, le fils de Martin, député de Rouen, fut aussi un des meilleurs nageurs et plongeurs du Collège de Rouen. Parfois Louis Brune venait aux Bains Fessard et après avoir plongé, s’amusait à lancer des petits cailloux ramassés au fond de la Seine.
Pendant l'été, toute cette jeunesse, qui se régalait de mirlitons ou de brioches à la petite buvette tenue par la première Mme Fessard, remplissait de gaieté les abords de l'île.
C'était, du reste, l'Île des bains que cette île du Petit-Guay ; anciennement, en 1779, il y existait une teinturerie en rouge d’Andrinople, avec bateaux à laver, mais l'établissement avait disparu et, à part une blanchisserie, qui avait pris la place de l’ancienne teinturerie, au milieu des oseraies, il n’y avait que des pontons et des cabines.
Ils étaient trois, du reste, à se partager la souveraineté de l'île. Fessard régnait à l’Est. Mais les pères Carbonnier et Morel gouvernaient le royaume des femmes. Tout à l’extrémité aval de l'Île, si pittoresque avec ses grands arbres ébranchés, se terminant en un panache de feuillage, étaient amarrés les deux pontons de bains pour dames. Combien ce coin d’ombre et de soleil, avec les petites anses de verdure creusées sur les berges, envahies par les plantes d’eau, aux grandes torches violettes, était charmant et frais ! Que de fois, le vieux peintre Lapostolet, qui affectionnait cet aspect de Seine, est venu planter là son chevalet, noyant dans la brume argentée les toits lointains, les aiguilles et les flèches du vieux Rouen ! Plus loin, à l’extrémité de l'île, presque en face l'Île Letellier, c'était le ponton du père Carbonnier, très fréquenté alors par les jeunes filles rouennaises, car la mode des bains de mer ne s'était pas encore démocratisée.
Très brave homme, type de gaieté et de bonne humeur, un tantinet facétieux, le père Carbonnier promenait au bout de sa corde ses timides élèves le long du ponton, en ayant soin de ne pas leur faire « boire la goutte » ! Si, apeurées par la fraîcheur de l’eau, quelques néophytes poussaient de petits cris, une des bonnes plaisanteries du père Carbonnier consistait à s'écrier : « N’ayez pas peur ; je vais dire à Thérèse (c'était sa femme) d’ouvrir le robinet d’eau chaude ! » Et tous les ans, il répétait cette bonne blague, devenue classique. .. Passeur pendant l’hiver à la cale de la Morgue, l'été l’ancien brigadier des Douanes dont nous avons parlé, devenait maître-baigneur, souvent aidé par Thouret, qui, sur sa vareuse, portait la Croix de la Légion d’honneur.
À côté du père Carbonnier, un peu en amont, séparé des Bains Fessard par un pré planté de pommiers roses en mai, se trouvait jadis la remise des bois flottés, le garage de ces longs trains de bois, qui descendaient de la Bourgogne, menés par des conducteurs, tous francs lurons, dont l’un des plus connus était le père Morel, contremaître des chantiers Lemire. On transbordait le long de l'île du Petit-Guay, dans de petits lougres ou des chasse-marées, ces bois destinés aux constructions navales de Cherbourg, de Brest et de Lorient.
Dans le voisinage de cette remise des trains de bois, flottait également un autre ponton, l'établissement de bains pour dames, très connu et très fréquenté, fondé par Leprestre, dit Morel, et auquel avait succédé Morel-Leblanc. Les Morel avaient des parents dans ces parages, à l'Île Letellier, où se trouvait le chantier de construction Saint-Saulieu, et c’est là que jadis Saint-Saulieu, chapelier, sauva, à l'âge de douze ans, des enfants qui se baignaient sur le quai des Curandiers, près de l’appontement des Forges de Laubanière. A-t-on assez ri, jadis, de la facétieuse enseigne parisienne des « Bains pour dames à fonds de bois et à quatre sous » , qui se métamorphosa ensuite, non moins drôlatiquement, en « Bains pour dames à quatre sous et à fonds de bois ? » Toujours est-il que le « premier fond de bois » fut installé chez Morel-Leblanc, vers cette pointe de l'île à laquelle on accédait, grâce à une barquette dont le service était fait ordinairement par quelques marins de la Douane, en congé. Parfois, le passager, — un beau gaillard jeune, aux poumons solides, — tout en souquant sur les avirons, déclamait, au grand ébahissement des voyageurs, quelque sonore tirade de Ruy Blas ou d'Hernani. Rien d'étonnant, du reste, à ce lyrisme aquatique, car le « passeur » n'était autre que le fils du maître-baigneur, l’excellent artiste Franck-Morel, un de nos plus vibrants premiers rôles de drame. ..
En remontant le cours de la Seine, en un voyage le long de la rive, on pouvait saluer alors le Quai-aux-Cidres, avec sa fameuse pompe en bois, qu’au dire des mauvaises langues, les marchands du Champ-de-Foire auraient dû faire dorer, tant elle leur rendait d’utiles services ; puis, au bas du boulevard Cauchoise, près de l’abreuvoir aux chevaux, un établissement de bains chauds flottants, tenu par Leroy, qui fut transféré ensuite au n° 2 du quai du Mont-Riboudet, sous le nom de Bains du Commerce. On pouvait ensuite accoster au ponton du père Catel, auquel s’attacha la vogue, quand l’astre de Fessard déclina.
Qui n’a point connu l'établissement du brave père Catel, avec son large ponton, ses escaliers, sa table où, telle la grenouille de Galvani gigotante, on apprenait aux débutants la nage par principes ; les cabines rangées en quadrilatère, d’où sortait une main implorant. .. Le peigne, l’unique peigne de l'établissement ? Qui ne se souvient du grand plongeoir, placé à l’extrémité ; du Bassin à fond de bois, où barbottaient les timides, n’osant encore se risquer « à la corde » ? Longtemps la physionomie de vieux marin du père Catel, à la peau culottée et tannée, à la barbe en éventail, des yeux vifs sous des sourcils broussailleux, abritée d’un large chapeau de paille, vivra dans les mémoires rouennaises. On se souviendra de ses bulletins météorologiques dans l’ancienne Chronique de Rouen, que le père Catel signait Le Tac ; de ces fameux vers, — pas de la prose rythmée, — qui reparaissaient chaque année, au bas de l’affiche annonçant la réouverture de l'école, affichée dans toutes les rues de l'Île Lacroix, sous le titre : Conseils d’un père à son fils.
De ses cérémonies du passage de la Seine, pour le diplôme de nageur ; de sa conduite courageuse vis-à-vis des Allemands, alors qu’il fit échouer son ponton dans la prairie de Bapeaume, quand l’ennemi voulut s’en emparer ! À l'île Lacroix, s'étaient également installés les Bains Rabardy, le loueur de barques bien connu des canotiers rouennais, un ancien charpentier de navire.
Le Galet au Cours-la-Reine, et son installation tant soit peu primitive, sa berge en pente, son poste de troupiers, chargés de veiller au bon ordre et à la décence, le Galet, c'était les bains populaires véritables, les bains démocratiques, les bains à quatre sous, chantés par Richepin. Longtemps, ils furent surveillés par le brave père Lecœur, le père du « constructeur rouennais » , une physionomie fine et sympathique de sauveteur rouennais, auquel succéda son parent Bridoux, un canotier intrépide qui fut champion de la Seine au temps où il y avait encore des régates. Il fut alors le grand champion pour les courses en skiffs et en périssoires, qui exigent d'être non seulement bon rameur, mais aussi bon nageur. Et savez-vous comment ces courses prirent naissance à Rouen ? Tout simplement à cause de la présence, à Rouen, d’un équipage de noirs sénégalais, montant un des longs-courriers de la côte d’Afrique. Pour corser le programme des régates organisées par Godebin, et qui se tenaient au Grand Cours, on annonça une course en pirogues, montées, disait l’affiche, par deux « princes du pays » . Il n’en fallut pas plus pour déterminer la vogue des périssoires et des skiffs. Quant aux bains froids, en dépit de la concurrence que leur fait la vogue des bains de mer, longtemps encore ils vivront à Rouen, dans tout ce pays traversé et animé par la vie d’un grand fleuve.
Suivant l’amusante parodie du pauvre Jules Jouy :
Nous serons bien heureux de trouver la bonne tasse de tisane qui nous rendra la santé. Eh bien, à proprement parler, le mois de juin est la saison de la tisane. C’est le moment où les cueilleurs de plantes médicinales, profitant de l'épanouissement de toutes les fleurs, s’en vont faire la cueillette, ramasser les simples, qu’ils revendront ensuite aux pharmaciens, lorsqu’elles seront séchées.
C’est un art plus difficile qu’on ne croit que celui de savoir préparer et sécher les plantes médicinales. Il y faut du soin et certaines connaissances, et, parfois, nos santés en dépendent. Que des plantes, entrant dans une potion, n’aient pas été bien classées, bien séparées, et voilà notre remède produisant un tout autre effet que celui attendu ! Une distraction, lors du classement et de l’arrangement et on peut nous administrer, au lieu d’un calmant, un de ces bons « bouillons d’onze heures » qui nous envoient, par le rapide, ad patres.
Aussi, les vendeurs de plantes médicinales sont-ils gens méticuleux et adroits, sachant que, bien souvent, le petit peuple court plutôt chez l’herboriste que chez le médecin. Aussi, prennent-ils les plus minutieuses précautions pour exercer, sans danger, leur humble métier. Ils savent fort bien quelles fleurs doivent être émondées de leurs boutons ou de leurs pédoncules, qui n’ont pas les mêmes qualités ; ils connaissent celles qui doivent être séchées avec leurs calices, et telles autres qui doivent en être privées, et ils n’agissent qu'à bon escient !
Le séchage est la grande affaire, une affaire de pratique et de main. Autrefois, les cueilleurs de simples, fort nombreux à la campagne, et qui ne vendaient pas que des plantes en vert, faisaient sécher leur cueillette au soleil, en plein air. La dessiccation se fait plutôt maintenant en chambre, et voulez-vous que nous vous dévoilions un des secrets de la profession ? La plupart des vendeurs de plantes desséchées ont le bon esprit d’installer leur logement dans le voisinage des boulangeries, et surtout le plus près possible de leurs fours. Ils ont ainsi, pour leur usage, des étuves à bon marché. Le pain qui fait vivre, la pauvre plante des champs qui guérit s'élaborent l’un à côté de l’autre, et ceci aide cela.
Triées avec délicatesse, posées l’une à côté de l’autre, sans se mélanger, les fleurs et les feuilles sont placées sur des claies ou sur des tamis, et on les laisse ainsi sécher suivant le temps et suivant la nature de la plante, un ou plusieurs jours. Autant on a mis de soin à placer et à poser les plantes dans leur séchoir, autant faut-il en déployer pour les retirer, de peur de les mélanger. Parfois même, les bons sécheurs de plantes les examinent brindille à brindille, craignant qu’un coup de vent ait pu les mêler entre elles, à l’insu de tout le monde.
Toutes les plantes médicinales ne sèchent pas, du reste, avec la même facilité. Voici, par exemple, la bonne bourrache, la fleur des rhumes et des toux, qui ne subit la dessiccation que très difficilement. Par contre, d’autres plantes, une fois préparées, bien desséchées, changeront en très peu de temps. Parmi les poisons, la ciguë, par exemple, restera très longtemps dans son état sec, et c’est très probablement cette facilité de conservation qui avait dû la faire choisir par les Grecs comme leur poison. .. Officiel. D’autre part, la jusquiame attirera en quelques heures l’humidité de l’air, deviendra moite, ridée, incolore et se moisira en quelque temps. Les cueilleurs de plantes connaissent toutes ces particularités du séchage et en remontreraient sur ce chapitre aux plus malins.
Vous pensez peut-être qu’il faut aller loin, courir la campagne et les champs pour trouver les simples ou les plantes médicinales, dont les provisions recueillies seront vendues et livrées aux pharmaciens de nos villes ? Détrompez-vous. Les cueilleurs d’herbes et de fleurs ne s'éloignent guère des environs de Rouen, dont la flore fournit amplement de quoi alimenter leur humble commerce, assez lucratif au demeurant et qui aide pas mal de gens à gagner leur vie. J’ai, là-dessus, les confidences d’un brave cueilleur de plantes, qui, pendant de longues années, a livré ses commandes dans toutes nos pharmacies rouennaises, et qui connaît les bons endroits où on est sûr de faire ample récolte.
Il vous dira, par exemple, que point n’est besoin d’aller en Auvergne, qui a la spécialité de pas mal de plantes médicinales, pour trouver la digitale. Vous rencontrerez ces grandes fleurs purpurines en forme de cloches, suspendues et rangées d’un seul côté de la tige, dans les coins sablonneux et pierreux qui avoisinent l’ancienne Ferme Podevin, dans le vallon du Trou-d’Enfer, cette ferme où résidèrent longtemps les jeunes détenues. Certains cantons de la forêt de La Londe, du côté des Essarts, ont aussi la réputation de fournir la digitale, qui se reproduit toujours aux mêmes endroits.
Le Trou-d’Enfer, ce repli de coteau sauvage, abrité et peu fréquenté, est, du reste, un vrai jardin botanique. A côté de la terrible digitale, vous y trouverez encore les tiges traçantes d’une bonne plante pectorale, la mauve, dont les fleurs d’un bleu pâle vont bientôt commencer à s’ouvrir. Sur le versant de gauche, avoisinant les bois, voici les fleurs d’un jaune doré du millepertuis, un excellent vulnéraire, connu comme un remède populaire pour la guérison des coupures. Voici encore, de ce côté, l’origan, une petite fleur aromatique d’un rouge cendré, réunie en petites houppes, et l’hièble, une espèce de baie, semblable au sureau et qui n’est guère employée, maintenant que par. .. Les mastroquets peu scrupuleux qui s’en servent pour colorer leur vin. Et encore est-il abandonné depuis l’invention de la fuchsine ? …
Mais le Trou-d’Enfer, qui vaut mieux — comme vous le voyez — que sa réputation satanique jadis mal odorante, n’est pas le seul jardin botanique où les pauvres gens vont faire la cueillette des simples. L’un des endroits les plus riches, les plus fournis de plantes de toute espèce, était la ligne de chemin de fer de Rouen à Paris, dans la traversée de la vallée de Darnétal, entre le tunnel Beauvoisine et le tunnel de la côte Sainte-Catherine.
Pendant les mois de floraison, de juin à septembre, s'épanouissait toute la série des plantes médicinales, qui semblent s'être donné rendez-vous sur ces talus ensoleillés. A quelle influence est donc due cette réunion de fleurs et de corolles ? Tout simplement à ce qu’un brave employé du chemin de fer qui, à ses modestes appointements, joignait le gain que pouvait lui procurer la vente et la fourniture des simples, avait eu l’idée de semer, en cet endroit, les graines des plantes médicinales, qui lui étaient souvent demandées par les pharmaciens, dont il était le fournisseur. Dans ses excursions aux environs de Rouen, les jours de congé, il récoltait les graines, puis il les semait à la volée le long des remblais, sur les revers du tunnel, dont il était le gardien, comptant sur le soleil et la pluie pour les faire pousser et grandir, se réjouissant à l’idée de sa moisson prochaine.
A peu de frais, sans léser aucunement la Compagnie de l’Ouest-État, il avait là, tout le long de la voie, un vrai terrain botanique, à l’ombre et au soleil, d’autant plus précieux qu'étant enclos sur toute sa longueur, il n’y avait point à craindre les incursions des concurrents… car il y a des concurrents, même dans le commerce des plantes médicinales.
C’est ainsi qu’on rencontrait sur toute cette ligne de la vallée de Saint-Hilaire : la patience rouge, le sang de dragon, dont on emploie les feuilles longues, étroites et veineuses, qui rendent un suc rouge comme du sang ; la tanaisie, une plante qui croit d’habitude au bord de la Seine et qui a été acclimatée dans le ballast, où l’on peut voir, au mois de juillet, ces fleurs jaunes en ombelles, dont on se sert comme stomachique ; le mélilot et ses fleurs d’un jaune clair, très difficiles à sécher et qui sert pour une eau guérissant les ophthalmies ; le pas-d'âne, une plante très aromatique, qui couvre tout le revers du tunnel de Beauvoisine, tout le long de la rue Descroizilles, et qu’on trouve aussi au garage de la gare Saint-Sever.
Toutes nos voies ferrées, avec leurs remblais incultes, peu fréquentés, leurs terres rapportées, sont d’excellents terrains pour les plantes médicinales de toute espèce. A l’abord des voies de la gare Saint-Sever, poussait, par exemple, en grande quantité, la verveine officinale, dont les feuilles servent pour une tisane : le sommet du tunnel de la côte Sainte-Catherine est aussi couvert de ses petites fleurs roses, dont se couronnaient jadis les druidesses.
Sur la nouvelle voie de la gare Saint-Sever, fleurit également la douce-amère, mais on ne se sert guère de sa petite fleur violette ; on coupe plutôt, en petits fragments, sa tige creuse, à moitié remplie d’une espèce de mœlle, qui sert comme dépuratif. La ligne ferrée, rien qu’aux alentours de Rouen, fournit chaque saison quarante à cinquante bourrées de douce-amère. L’armoise, fort usitée en herboristerie, s'était aussi propagée très vigoureusement dans les parages des ateliers de Sotteville, près du nouveau dépôt, et c’est par là qu’on allait la cueillir.
Si propices soient-ils à la culture de nombreuses espèces, les remblais des lignes de chemins de fer ne peuvent pas se prêter à toutes les cultures. Mais il n’y a jamais bien loin à aller pour trouver les simples sous la main. La racine de « patience » , un dépuratif souvent employé, qu’on reconnaît à sa teinte jaune, une plante qui pousse dans les prés, se rencontre, par exemple, dans les prairies de Grammont, près du pont à escalier qui traverse la voie ferrée.
Pour trouver la valériane, chère aux gens nerveux, il suffit de suivre les bords de la Seine, de Croisset jusqu’en Basse-Seine ; elle abonde le long des talus du fleuve. Seulement, c’est une cueillette assez difficile ; on ne se sert, en effet, que des petites racines jeunes, quand la plante a tout au plus deux ans, et ces radicelles ténues, qu’il faut laver avant de les faire sécher, exigent des soins méticuleux. Les prairies de Sotteville fournissent aussi une plante connue dès l’antiquité et chantée par les poètes, le colchique qui, tout comme la police rouennaise, a une réputation canicide, et que le bon peuple appelle « le tue-chien » . C’est une plante de printemps, mais dont la fleur rouge n’apparaît qu’en septembre. On se sert encore de sa racine qui forme deux bulbes farineux quand ils sont séchés, pour les maux de gorge. Pour trouver la racine de bardane et ses grandes feuilles, si souvent reproduites par nos paysagistes, depuis que notre compatriote, le peintre Le Poittevin, les avait mises à la mode, il fallait aller un peu plus loin et pousser une excursion jusqu'à la ferme de la Grande-Madeleine, la ferme Ponchy. D’après la légende populaire, sa racine qui est très longue, très difficile à arracher, est souveraine contre les glaires. Pour la pariétaire, vous la trouverez le long des Petites-Eaux et sur les talus et les murailles de la propriété formant l’angle entre la route de Bonsecours et la route d’Eauplet. Quant à la guimauve, dont la pâte est devenue populaire, mais dont on use également comme gargarisme, sa racine abonde dans certains jardins de la route de Lyons.
Connaissez-vous le Sceau de Salomon, dont les fleurs ressemblent un peu au muguet ? C’est un astringent, et la médecine populaire vous dira que sa racine est excellente contre les hernies. Toujours est-il que les bûcherons de la forêt de Lyons, où on rencontre souvent cette racine, vous citeront des cures phénoménales dues au Sceau de Salomon. Il est vrai qu’on vous racontera que rien n’est plus souverain pour les enfants rachitiques que de les faire coucher sur un oreiller de fougère mâle. Après tout, cela vaut bien un pèlerinage à Saint-Barnabé pour les enfants noués; à Saint-Marcou, pour la débilité infantile ; à Saint-Maur, pour la teigne ; à Saint-Saturnin, pour la migraine ; à Saint-Eutrope, pour l’hydropisie et aux mares baigneuses du pays de Caux, à Caillouville ou à Biennais.
Nos forêts fournissent aussi à la pharmacie leur contingent : l'écorce de chêne, le pelet ; la fleur et la deuxième écorce de sureau dont la préparation fournit une poussière sèche, très incommodante ; le bourgeon de sapin. Pour les braves gens qui font le commerce un peu spécial du bourgeon de sapin, ce fut une aubaine inespérée que la création du nouveau champ de manœuvres.
Pensez donc, l’Administration des Forêts, avec juste raison, ne laisse pas enlever les jeunes pousses des arbres ; mais comme il s’agissait de quatre ou cinq cents arbres abattus et devant être enlevés, elle se départit de sa sévérité et abandonna le produit aux cueilleurs de plantes. Ils firent à bon compte des affaires d’or et un seul en vendit pour 700 francs et c’est une somme pour ces petits métiers !
Que ne pourrions-nous encore citer parmi les plantes médicinales, se rencontrant dans nos environs ? L’ortie blanche, qu’on trouve un peu partout, dont les fleurs dépouillées de leur calice servent seules ; la sanicle, la pensée sauvage, dont la vertu dépurative est connue et que les cueilleurs d’herbes médicinales cueillent surtout dans les pièces de trèfle rouge ; le bouton de ronce, que les pauvres gens vont récolter dans les coins sauvages où les buissons épineux abondent. Encore faut-il une autorisation administrative, car on a vu parfois les cueilleurs de boutons de ronce se métamorphoser en « poseurs de collets » et remplacer la tisane par une gibelotte plus succulente.
La feuille de noyer rapporte moins ; autrefois, elle était fournie à Rouen par les beaux noyers du vieux cimetière Saint-Maur ; car la coutume de nos pères était de planter, en ces endroits, ces beaux arbres, auxquels ils attribuaient une vertu purificatrice. On trouve, en effet, les noyers mentionnés dans tous les comptes des paroisses. Maintenant, les noyers du cimetière Saint-Maur sont abattus, et ce sont ceux qui se trouvaient à l’entrée du cimetière du Mont-Gargan qui fournissaient leurs feuilles aux herboristeries rouennaises. Quant à la belladone, un des plus terribles poisons du règne végétal, c’est une plante bizarre qui pousse toujours sur les terrains caillouteux. On la rencontre le long de la ligne d’Orléans, et l’on se souvient qu’elle causa la mort de plusieurs petits enfants qui, dans les parages du Château-Robert, avaient mangé ces baies noires qu’ils avaient confondues avec d’autres, moins dangereuses. Promeneurs du dimanche, méfiez-vous-en !
Par la simple énumération que nous venons de faire des plantes médicinales, —et combien n’en avons-nous pas oubliées ! …— on voit que la flore rouennaise, à elle seule, nous offre bien des moyens de combattre les maladies. La mode est peut-être un peu moins portée, de nos jours, vers les médicaments végétaux, et nos pilules, nos extraits, nos émulsions, nos sirops, nos affriolants vomitifs, nos appétissants purgatifs, nos délicats laxatifs font de plus en plus des emprunts à la chimie. Faut-il pour cela dédaigner les simples, qui ont rendu tant de services et qui en rendront encore ? Ne serait-ce qu'à ceux qui les récoltent, qui les cueillent et vivent de ce pauvre métier ?
Il exige, après tout, certaines connaissances botaniques plus rares qu’on ne croit, car il est, parfois, difficile de bien reconnaître une plante rien qu'à ses caractères généraux. A ce propos, une anecdote amusante qui se rattache à notre sujet et nous servira de mot de la fin. Tout le monde, parmi les étudiants en pharmacie et en médecine, connaissait la sévérité froide du professeur Baillon, mort il y a quelques années, et sa rigueur implacable aux examens de botanique.
Un jour, un vieil étudiant se décide à se présenter devant le féroce examinateur. Dans le tas de plantes coupées qui encombrait la table, il choisit une large feuille verte de nicotiane ou de tabac, la présente à l'étudiant, en lui demandant son nom et sa nature. L’autre hésite, et finalement reste muet.
— « Allons, reprend Baillon, qui a senti une odeur de vieille pipe, ne cherchez pas si loin le nom de cette plante. Vous en usez tous les jours ! »
Et triomphalement, le vieil étudiant réplique :
— « Ah ! Parfaitement, c’est de l’absinthe ! »
Vraiment nos cueilleurs de plantes rouennais, qui n’ont jamais cependant passé d’examens, sont plus forts que ça !
Dans une vieille ville comme Rouen, il y a un peu de tout, et son sous-sol bouleversé, remué par tant d'événements, garde encore bien des secrets. Si l’on exécutait jamais quelques grands travaux comme ceux entrepris sous l’Empire, de 1857 à 1869, que de découvertes curieuses ne ferait-on point dans ce sous-sol qui n’a point encore été exploré complètement ! A côté des vestiges des civilisations antérieures, pourrait-on, par exemple, découvrir quelques-uns de ces dépôts mystérieux qu’aux époques barbares et turbulentes on confia à la terre, quelques-uns de ces trésors souterrains, tour à tour signalés et défendus, violés ou conservés par les préjugés et les traditions populaires ?
Des trésors ! … non seulement il y en eut à Rouen, mais il y en a encore. .. à découvrir. N'était-ce pas un véritable trésor en bonnes pièces trébuchantes et miroitantes, toutes scintillantes au soleil, que ces 8 664 livres en pièces d’or, trouvées par les Ursulines, quand, en 1653, elles quittèrent leur maison derrière les Murs-Saint-Ouen pour aller s’installer dans la rue Coqueréaumont, aujourd’hui la rue des Capucins ? Huit mille six cent soixante-quatre livres ! Pensez donc, c'était le Pactole pour les pauvres filles, venues à Rouen, afin d’instruire les petites filles du peuple.
Le Pactole ! … et on ne saurait mieux dire, car en même temps qu’on trouvait ce trésor caché, en creusant les fondations du monastère, on mettait à découvert une source d’eau vive. .. Toutes ces richesses n’empêchèrent pas, du reste, les Ursulines, trompées par leurs hommes d’affaires, — ça c’est vu en tous les temps, — de faire faillite en 1707.
Si les Ursulines avaient pu conserver leur trésor, c’est que le Roi les y avait autorisées, car la propriété des trésors découverts revenait alors à l’Autorité. Un beau jour, par exemple, en 1676, le 2 janvier, très probablement pour ses étrennes, un pauvre diable du Ruissel ou du Pont-à-Dame-Renaude trouve un diamant dans le Robec. Aussitôt, la Ville adresse une supplique au Parlement pour en réclamer la propriété. Un peu plus tard, voici qu’on découvre un nouveau trésor, le 21 juin 1695. Tous les pauvres de la ville, — et il n’en manque pas, car on en compte six mille deux cents, — sont occupés à dresser ce qu’on appelle le Chemin-Neuf et que nous nommons aujourd’hui l’avenue de Saint-Paul. Dans les déblais d’une roche qu’on a fait sauter, on trouve tout à coup tout un « magot » de quarts d'écus, de « testons » , de demi-quarts d'écus. On compte les bonnes pièces qui pèsent 27 marcs et demi et qui valent environ 758 livres 15 sous et 3 deniers.
Sans scrupule, la Ville fait porter à la Monnaie la forte somme, pour la transformer en monnaie du temps. .. Dont elle a fort besoin. Tout à coup, surgit le prieur de Saint-Michel, qui va réclamer le trésor trouvé sur son territoire. .. C’est une bonne âme, du reste, ce prieur de Saint-Michel, et, après avoir présenté sa réclamation pour la forme, il abandonne son fameux trésor à la Ville pour le nouveau chemin.
Très probablement, il s’agissait alors de quelqu’un de ces petits trésors appelés par les archéologues des « cachettes monétaires » , romaines, franques ou françaises, renfermés dans des vases ou parfois dans des tire-lires formées par un silex creux. Combien n’en a-t-on point trouvé dans tous les coins du département ?
A Sotteville, on découvre ainsi, par hasard, 800 francs environ ; à Saint-Jouin, en 1832, bonne aubaine pour des ouvriers qui découvrent cinq beaux vases d’argent, dont ils tirent 1 800 francs, en les vendant à un orfèvre de Bolbec ; à Saint-Beuve-en-Rivière, l’heureux propriétaire du champ de l’Epinay s’enrichit rien qu’en vendant les monnaies d’or antiques trouvées par lui ; à Eclaibelles, en 1803, on met à jour pour 13 000 francs de monnaie d’or, un joli denier.
Au Bourg-Dun, c’est un berger, qui, du bout de sa houlette, en 1847, découvre un vase qui contient trois cents pièces d’argent. A Pourville, ce sont des roches qui, en s'éboulant, laissent apparaître plus de trente pièces d’or romaines. A Dampierre-en-Bray, la découverte est plus curieuse : c’est une taupe, qui ramène sur terre des deniers d’argent. On se met à faire des recherches plus sérieuses, et on découvre un vase de bronze avec six mille pièces, qui sont partagées entre l’heureux taupier et le propriétaire du champ, « O fortunatos nimium » !… Que d’autres richesses ont été ainsi trouvées par hasard ! Mais nous en passons, et des meilleures.
Des trésors ! Mais, de nos jours encore, on en a découvert en plein Rouen, par exemple, dans l’hôtel qui fait actuellement le coin de la rue Morand et de la rue Jeanne-d’Arc, et qu’habite aujourd’hui, je crois, le Dr Cauchois. En 1851, le propriétaire de cette maison était M. Beaurain-Decorde. Comment l’idée lui était-elle venue que sa maison pouvait receler un trésor ? C’est là une énigme difficile à deviner. Peut-être était-ce parce qu’elle se trouvait sur l’emplacement de l’ancien Château, là où se trouvait la tour vers Saint-Patrice, qui servait d’entrée dans le château de Philippe Auguste.
Toujours est-il que, pendant deux ans, il fit fouiller de fond en comble son hôtel, qu’on bouleversa dans tous les sens, surveillant très scrupuleusement les ouvriers, qui ne restaient presque jamais seuls. On découvrit ainsi deux plats d’argent et un coffre. .. Rempli de papiers. C'était déjà quelque chose, mais on devait trouver mieux : un jeune ouvrier maçon, Hermance, en démolissant un vieux mur du grenier de la fameuse maison Beaurain-Decorde, trouva, enfoui sous les plâtras, un lingot d’or de la valeur de 7 182 francs. Beaurain-Decorde, qui surveillait si consciencieusement les ouvriers, se trouvait justement absent ce jour-là… un vrai jour de guigne. Ne soupçonnant pas la valeur du métal tombé en sa possession, Hermance, qui n’en avait jamais tant vu, prit le lingot d’or pour un morceau de cuivre
Et vendit ce lingot, estimé à 7 182 francs, à un brocanteur moyennant 2 francs. On reconnut bientôt la valeur véritable du lingot et le brocanteur restitua le trésor à Beaurain-Decorde. D’où un bon procès devant la Cour de Rouen, que présidait M. Franck-Carré, et où M. Millevoye fit entendre ses réquisitions.
Qu’arriva-t-il ? C’est que, d’après le fameux article 716 du Code civil, qui définit l' « invention » des trésors, le lingot de la rue Morand dut être partagé entre Hermance et Beaurain. La Cour, en effet, jugea que l’inventeur avait droit au partage, le trésor ayant été trouvé par suite de travaux étrangers à sa recherche, alors même que le propriétaire du fonds avait appelé l’attention des ouvriers sur les choses précieuses qu’ils pourraient rencontrer. Sous une contrainte de 3 600 fr. , Beaurain-Decorde dut s’exécuter dans les trois jours ! Tout dernièrement encore, de braves ouvriers découvraient en plein Rouen un petit trésor en un endroit où l’on ne songeait guère à le rencontrer. C'était en 1892, lors de l'établissement des fondations des bâtiments nouveaux du Palais-des-Consuls. On rencontra là une forte muraille parallèle à la Seine, de six pieds d'épaisseur, qu’on avait déjà trouvée lors des fondations du Théâtre-des-Arts, restes d’enceinte normande ou de l’entrée de l’ancien Pont-Mathilde.
Mais ce qui valait mieux que ces vieilles murailles, on y mit à jour cinquante-cinq pièces de 5 francs du Premier Empire. Comme ce n'était point un trésor archéologique, le trésor fut partagé suivant les règles ordinaires du droit.
Il y a quelques années, lors de la construction du Royal Palace, rue de la Savonnerie, on découvrit là tout un trésor d’admirables saluts d’or, datant de la domination anglaise. Il y avait au moins une centaine de pièces qui disparurent fort secrètement et qu’on retrouva chez maints antiquaires et collectionneurs. Sur le lieu où ces pièces superbes furent découvertes, se trouvait l’ancien Hôtel du Prieuré de Mortemer-en-Lyons, qui devait disparaître au commencement du XVIe siècle.
Il s’agit là de bons trésors réels et pouvant exciter, à bon droit, d'âpres convoitises. Mais il est d’autres trésors plus hypothétiques, mais aussi plus fantastiques et plus mystérieusement fabuleux. De ces trésors. .. En Espagne, il en est pas mal dont la tradition superstitieuse s’est conservée un peu partout dans notre pays de Caux, sous des formes bien différentes. A Yport, dans le fond des Vaux, on vous racontera que là sont enfouis des canons remplis d’or et d’argent. C’est avec des projectiles aussi rutilants que sont également chargés les canons enterrés à Bruneval, près de l'église, sous une épine blanche, l’arbuste devenu magique depuis que ses branches ont servi à faire la couronne du Christ. Avis maintenant est donné aux villégiaturistes de Saint-Jouin et de l’hôtel Aubourg. Ils peuvent, pendant les journées d'été, si longues dans les « petits trous pas cher » , passer leur temps à la recherche des trésors mystérieux.
La même distraction peut s’offrir aux touristes de Fécamp, et signalons-la à ceux auxquels le Casino ferait des loisirs. Qu’ils aillent sur le versant de la Côte-de-la-Vierge explorer l’immense excavation nommée le Trou-à-la-Monnaie, à cause des trésors qui s’y trouvent, mais que personne n’a encore rencontrés. La ville de la Bénédictine est du reste un Eldorado. Tout à côté, à Colleville, dans la gorge du vallon d’Orival, sur la route de Valmont, voilà encore des trésors gardés par des esprits infernaux.
En voici d’autres encore à Saint-Pierre-en-Port. Si, du reste, les trésors de la côte venaient à s'épuiser, il en est d’inexplorés ; à Limésy, où l’on assure que les trésors de quatre rois sont cachés dans une ancienne ville ; à Fallencourt, où une cloche d’argent est cachée dans la mare ; à Jumièges, où des cloches sont aussi cachées dans la Fosse-Piquet ; à Cuverville-sur-Yères, dans le canton d’Eu, ce sont encore des cloches de métal précieux ; à Saint-Jacques-d’Aliermont, c’est un chariot chargé d’or qui est tombé dans une mare ; à la Gaillarde, les trésors se trouvent dans des anciens puits. .. Sagement rebouchés ; à Saint-Aubin-sur-Mer, et plus près de nous, à Caudebec-lès-Elbeuf, où une pierre druidique, connue sous le nom de Porte-d’Enfer, recouvrirait des monceaux d’or. Il est vrai que chaque fois qu’on voulait la lever, elle retombait sur les ambitieux, et les aplatissait comme dans la féerie du Pied-de-Mouton.
Et nous ne parlons pas du département de l’Eure ! Là, les trésors sont innombrables. Trésor de Sainte-Croix-sur-Aizier, gardé par une oie, — ça s’est vu, — trésor de l’Epine de La Haulle, gardé par un bœuf, qui a un écu de six livres sous chaque pied ; trésor de Vatteville, à la Butte à l’Ecuyer, surveillé par des animaux étranges, et surtout le coffret mystérieux qui surnage sur les eaux souterraines du château d’Annebault. ..
Existe-t-il des traditions semblables pour notre bonne ville de Rouen, et pourrait-on actuellement, avec le secours de la baguette de coudrier dont Chevreul a fortement parlé, ou de la furcelle de M. De Tristan, baguette fourchue indicatrice des métaux, découvrir à Rouen quelques trésors inconnus ? Si invraisemblable que soit le fait, il existe encore quelques traditions de trésors cachés, d'éblouissantes richesses non découvertes. .. Qui peuvent faire le bonheur des chercheurs de trésors.
Qui ne sait que sur la côte Sainte-Catherine, à côté de la forteresse, dont il existe encore des vestiges, il y eut une abbaye célèbre qui disparut seulement en 1598. Dans une des chapelles dédiées à Saint-Michel, étaient cachées, paraît-il, d’immenses trésors, d’incalculables richesses. En 1851, des spéculateurs hardis et croyants firent des fouilles. Ils trouvèrent bien des tombeaux de pierre, mais pas le moindre ducaton. Tout au plus, mirent-ils à nu la pierre du capitaine Picard, tué pendant le siège de 1591. Antérieurement, un commissaire archéologue avait commencé ces recherches.
De toutes ces ruines de la côte Sainte-Catherine, il n’existait plus qu’un pan de muraille, qui a disparu en 1870, mais dont le souvenir a été conservé par un vers latin, chronogramme dû à M. F. Bouquet et assez curieux pour être cité :
A la rigueur, on comprend que les chercheurs de trésors se soient découragés et que l’ascension quotidienne de la côte Sainte-Catherine leur ait paru un peu dure. Somme toute, c'était là un trésor suburbain, un trésor de banlieue. Il était cependant en plein centre de Rouen, un grand logis ancien où, suivant une tradition persistante, indéracinable chez tous les habitants du quartier, il existait de fabuleux trésors. La légende même ajoute que la cachette mystérieuse se trouvait aux environs d’un des escaliers, mais il en existait quatre dans cette mystérieuse maison du quartier de la rue aux Ours, dans le voisinage de la rue Nationale. D’où l’embarras du choix ? C'était un grand immeuble, avec cour intérieure, qu’ont remplacé aujourd’hui, au coin de la rue du Fardeau, les magasins neufs du Bon Génie. Cette maison avait été le presbytère de Saint-Pierre-du-Châtel ; redevenue propriété privée, elle fut habitée par Charles-François Lapierre, directeur du Nouvelliste de Rouen, qui y est mort.
Où et comment la tradition de ce trésor rouennais avait-elle pris naissance, et comment s'était-elle formée peu à peu ? Etait-ce parce que cette maison fabuleuse, qui n'était point cependant très ancienne, était établie sur les très vieilles fondations de l’antique château de Rollon, s'étendant de la rue aux Ours à la rue des Charrettes, et dont la vieille église Saint-Pierre-du-Châtel, qui existe encore, marque l’emplacement ? Pouvait-on croire que les Cordeliers, qui habitèrent tout auprès, eurent l’idée de disposer en ces parages quelques cachettes ? Ne serait-il pas plus simple de penser que la tradition s'était basée sur la possession de cette maison, il y a une trentaine d’années, par quelque usurier, prêteur sur gages ?
Quelques-unes de ses victimes auront pu croire, par exemple, avec quelque semblant de vraisemblance, que ce vieil avare avait enfoui là, dans ses caves, une partie de ses richesses. Les caves. .. Elles furent sondées, explorées, fouillées, mais elles n’ont jamais rien révélé.
Mais qui sait si, un de ces jours, de nouvelles fouilles, plus persévérantes, plus minutieuses, n’amèneront pas la découverte du trésor magique, arraché enfin au vieux château normand ?
Il y a quelques années, le Pont-aux-Anglais, servant au passage de la ligne ferrée de Paris au Havre, le dernier survivant des anciens ponts datant des temps héroïques de la création des chemins de fer, en 1843, conquit la réputation du pont d’Avignon… ou du célèbre Pont-Cassé, qu’il rappelle par ses nombreuses fissures, cassures et fêlures.
Jusqu’alors le Pont-aux-Anglais — suivant la vieille formule normande, qui dit aussi le « Pré aux Anglais » ou bien la « Pie aux Anglais » — n’avait guère fait parler de lui et vous chercheriez vainement dans nos histoires locales quelques notes sur ce pont pittoresque, dont les arches enjambent la Seine et l'Île Brouilly, tirant son nom de Jacques de Brouilly, écuyer, qui la possédait en 1679 et qui la vendit alors à René de Tiremois. Pas une ligne, pas une mention de ce pont qui a disparu pour faire place à un nouveau pont métallique, construit par la Compagnie de Fives-Lille ! …
Il a cependant son histoire, absolument inconnue, qui se rattache à la création de la ligne de Rouen au Havre et au raccordement des deux lignes. La loi de concession de cette nouvelle ligne datait du 11 juin 1842, et sa durée devait être de quatre-vingt-dix-neuf ans. L'État consentit alors un prêt de 36 millions, dont 28 étaient remboursables et les huit autres restaient acquis à l’entreprise. Ces conditions acceptées, la Compagnie, que présidait M. Charles Laffite, se constitua au capital de 20 millions. La Ville du Havre donnait 1 million, soit avec le prêt et la subvention de l'État : 38 millions.
La Société anonyme constituée le 29 janvier 1843, se mit immédiatement au travail, sous la direction de l’ingénieur en chef, M. Locke, qui était anglais, ainsi que les entrepreneurs des travaux, MM. Mackensie et Brassey. Notons en passant que lord Brassey, qui fut un des plus chauds partisans de « l’Entente cordiale » et qui vint souvent à Rouen sur son yacht, appartient à la famille du constructeur de nos chemins de fer. Après qu’on eut écarté un projet de pont partant du Cours-la-Reine, traversant l'île Lacroix à son extrémité pour arriver au Champ-de-Mars, les plans du Pont-aux-Anglais, faisant partie de la première section à construire, entre Sotteville et Barentin, furent soumis à l’enquête et déposés à l’Hôtel-de-Ville de Rouen, du 5 au 24 juillet 1843.
D’après les plans de la Compagnie, le nouveau pont devait se composer de huit arches en maçonnerie, avec 40 mètres d’ouverture et des travées en bois. En effet, la loi de 1842, relative au prolongement jusqu’au Havre du chemin de fer de Rouen, permettait ce genre de construction, par son article 12, ainsi conçu :
« Art. 12.—Les ponts à construire seront en maçonnerie ou en fer. Ils pourront aussi être construits avec travées en bois et culées en maçonneries, mais il sera donné à ces piles et culées l'épaisseur nécessaire, pour qu’il soit possible ultérieurement de substituer aux travées en bois, soit des travées en fer, soit des arches en maçonnerie » .
Du reste, tous les ponts de la ligne de Paris à Rouen, les ponts d’Asnières, de Bezons, du Manoir et d’Oissel avaient alors été construits de cette façon et il est facile de s’en rendre compte en regardant les dessins du pont d’Asnières et du pont d’Oissel qui illustrent La Normandie, de Jules Janin, et le joli Itinéraire-Guide que publia Ernest Bourdin, dessins dus à Daubigny et à Morel-Fatio.
Les plans du pont de Brouilly ne furent pas acceptés tels qu’ils étaient proposés. La Chambre de Commerce, par une délibération du 21 juillet 1843, réclama des modifications, appuyées par le Conseil municipal dans ses séances des 1er et 8 septembre 1843, et qui portaient sur la hauteur des arches. Une décision ministérielle intervenait bientôt, qui décidait que les piles seraient établies parallèlement au courant qui créait une banquette pour le chemin de halage sur la rive gauche, protégée et prolongée par des perrés, et, sur la rive droite, un « marche-pied » qui, sous l’arche, devait avoir 2 m. 50 de largeur et 2 m. 60 de hauteur.
En plus, elle décidait que l’arche marinière aurait 9 m. 50 au-dessus de l'étiage, et que le passage voûté de la culée vers le Cours-la-Reine — qui existe toujours — aurait de 5 à 6 m. 20 de largeur. On trouva bien que la hauteur des arches n'était pas suffisante et qu’on aurait à regretter les mêmes inconvénients qu’aux ponts du Manoir et d’Oissel qui gênaient la navigation, mais on passa outre. Les travaux commencèrent sous la direction de l’ingénieur Cousin, qui demeurait à Rouen, place de la Halle-aux-Grains, 7, et le 10 avril 1844, on obtenait tout d’abord l’autorisation de construire un pont de service en bois, sur la Seine, du côté du Cours-la-Reine.
Cette sorte d’estacade, qui barrait tout le grand bras de la Seine et s’appuyait sur l'Île Brouilly, ne devait servir que pendant la construction du véritable pont, pour le transport des matériaux pour l'établissement des piles. C'était une sorte de pont de chevalets, où avaient été réservées deux grandes arches marinières de 25 mètres de large, du côté du Cours-la-Reine.
En plus, la Compagnie devait établir un passage provisoire pour le chemin de halage avec un mur de soutènement en pierre, suivant une décision du 6 novembre 1843. Malgré les réclamations des ingénieurs Lepeuple et Adamoli, la Compagnie obtint d’y substituer, provisoirement, un simple plancher de 50 mètres sur des pieux en sapin.
Elle ne put, par contre, éviter de faire des dragages sous l’arche marinière du côté du cours et l'établissement d’un poste de pilotes destinés à diriger la montée et la descente des bateaux, devant se garer, « se pêcher » , dit le règlement, à des pieux d’amarrage et à des « pattes d’oie » , placés au bout de l'Île Lacroix, en aval et au bout de la Grande-Île, en amont.
En même temps qu’on établissait ce « pont de service » , on installait le chantier de construction du pont sur un terrain à l’extrémité de l'Île Brouilly, appartenant à Mme veuve Lallemant. L'île où demeurait alors le fermier Auzaine devait être fort ombragée, car on y abattait 110 peupliers, 121 saules, 11 ormes, 18 arbres fruitiers, estimés 2 020 francs.
On procéda ensuite à l'établissement des piles, fondées sur béton et construites en pierre, grâce à des batardeaux détournant le courant. Les entrepreneurs généraux de la ligne, MM. Mackensie et Brassey, dont le représentant à Rouen était M. Goodfellow, exécutèrent ce travail.
Quant aux travées en bois, au nombre de huit, d’une ouverture de 40 mètres, avec une hauteur de 9 mètres au-dessus de l'étiage, elles étaient constituées par de grands arcs en sapin de Memel et par des arbalétriers, appuyés sur les piles, réunis par des entretoises. Des solives, posées sur des sablières, formaient le tablier, qui portait un garde-fou, également établi par des croisillons en charpente et le tout était lié par des étriers et des tirants en fer. Somme toute, c'était la même disposition qu’aux ponts d’Oissel et du Manoir.
Tout ce travail fut exécuté par les ouvriers anglais, alors très nombreux à Sotteville, où ils formaient une véritable colonie et où ils avaient importé les mœurs britanniques. Un jour, par exemple, le 14 mars 1845, ils engagèrent une partie de boxe avec un enjeu de cent francs, soixante-quinze Anglais contre soixante-quinze autres compatriotes, trouvant étrange que la police vint interdire ce match sensationnel, qui se tenait dans les prairies de Sotteville.
Un autre jour, la séance de boxe eut lieu derrière le Cimetière Monumental et on la termina en faisant cuire en plein vent un bœuf tout entier ! …
En dehors du pont de Brouilly, les travaux de la première section allant jusqu'à Barentin, étaient attaqués sur tous les points. En novembre 1843, les puits du tunnel de Sainte-Catherine étaient creusés et une partie du tunnel entrepris par les deux bouts, était déjà revêtue de briques. Le percement du tunnel de Barentin, commencé, devait s’achever en quatre mois. En même temps, on commençait la gare de la rive droite, et on interdisait la circulation des voitures dans la rue Verte.
Lors de l’inauguration traditionnelle du Cours-la-Reine, le Longchamp rouennais, le jour de l’Ascension, le 11 mai 1844, tout Rouen, après avoir écouté les concerts donnés par le 1er de ligne, allait visiter les travaux du Pont-aux-Anglais. On blâmait fort l'énorme remblai de la ligne, bouchant la perspective du Cours, et, avec les 40 000 francs d’expropriation alloués à la Ville, on demandait la création d’arcades en dessous, permettant la circulation des voitures. On devrait bien profiter des remaniements de la ligne actuelle pour revenir à ce projet.
On pouvait prévoir l’ouverture de la ligne de Rouen au Havre pour l’année 1846 — ainsi que l’avait annoncé l’ingénieur en chef Locke — quand survint un terrible événement, le 12 janvier 1846, la chute du viaduc de Barentin.
Les vingt-huit piles, qui soutenaient les voûtes à 32 mètres de hauteur, s'écroulèrent tout à coup, se couchant les unes sur les autres, et écrasant le moulin Baclieley, sans toutefois causer aucune mort d’homme. Comme il y avait eu peu de témoins du sinistre, par suite de l’heure matinale, on discuta vivement sur les causes de la chute. On incrimina le dégel qui aurait amolli les mortiers, puis une inégale répartition du ballast. L’enquête prouva seulement que la partie vers Rouen, s’appuyant sur le Mont-Hubert, avait cédé la première.
En cette année 1846, le Pont-aux-Anglais était terminé depuis longtemps et, dès le 25 août 1844, le ministre des Travaux publics, accompagné de MM. Kermain, Fèvre, Mallet et Frissard, du Conseil général des Ponts et Chaussées, et Robin, ingénieur en chef du département de la Seine, après avoir visité les ateliers de MM. Alcard et Buddicom, à Sotteville, entrepreneurs et constructeurs du matériel de traction, avaient traversé le nouveau pont et visité les travaux de la voie jusqu'à Barentin.
La catastrophe survenue n’avait pas été sans surexciter l’opinion publique qui réclama des épreuves rigoureuses pour tous les ponts et viaducs. En ce qui concernait le pont de Brouilly, les ingénieurs éprouvaient, même avant l’achèvement des travaux, des doutes sérieux sur la solidité de la culée de la rive gauche « fondée sur trente-trois pieux de 12 mètres de long, recouverte d’une plate-forme générale en béton, mais n’atteignant pas le tuf solide. » Ils proposaient de soumettre à une épreuve la culée de gauche et les trois piles qui n’avaient pas été fondées sur pilotis et à les charger d’un poids de 500 tonnes, égal à celui dont on s'était servi pour les autres piles, en le laissant pendant dix jours.
Dans une lettre au préfet Dupont-Delporte, le sous-secrétaire du Ministre des Travaux publics précisait ainsi la question :
« Le Conseil des Ponts et Chaussées, considérant que d’après les renseignements recueillis, la culée de gauche a éprouvé un tassement de 30 centimètres ; que, de plus, les trois piles, qui n’ont pas été chargées, n’avaient pas été fondées sur pilotis comme l’indiquent les projets ; que la culée gauche elle-même reposait sur des pieux qui très probablement n’atteignaient pas la couche solide ;
« Considérant, en outre, que les plus faibles tassements de l’arche navigable compromettraient les conditions que la navigation a le droit d’exiger et qu’en conséquence, il est dans l’intérêt de la Compagnie d’opérer tous les mouvements que pourraient prendre les massifs, afin de ne pas avoir à démolir plus tard l’arche marinière ;
« L’Administration était décidée à faire, avant l’ouverture du chemin de fer, les épreuves de chargement et de mouvement qu’elle s’est réservée. Dans le cas où ces épreuves réduiraient la hauteur de l’arche marinière, elle se verrait dans la nécessité de prescrire la reconstruction de l’arche » .
Les ingénieurs des Ponts et Chaussées, Lepeuple et Doyat, proposèrent alors de faire les épreuves du pont de Brouilly avec une charge permanente de 1 000 kilos par mètre carré, sur la longueur comprise entre les parements des culées, et, avec un poids de 2 000 kilos par mètre carré, au-dessus des deux culées.
Toutefois, sous le coup de la catastrophe de Barentin, les épreuves qui furent décrétées pour les autres ouvrages, les viaducs de Barentin, de Malaunay, de Mirville, étaient encore plus sérieuses. Elles consistèrent en des épreuves de poids mort de 1 500 à 2 000 kilos par mètre carré pendant un mois et en des épreuves roulantes, où deux lourds convois accolés, attelés de deux locomotives, lancés à la vitesse de 30 kilomètres à l’heure, passèrent pendant dix jours, vingt fois au moins sur tous les ponts et viaducs. Un moment, on avait demandé que la charge soit fixée à 3 000 kilos par mètre carré. L’ingénieur Locke protesta, disant qu’on n’avait jamais réclamé de telles épreuves en Angleterre et en Belgique…
Les épreuves de chargement démontrèrent la mauvaise construction de la culée de gauche : des lézardes se produisirent sur les têtes d’amont et d’aval de l’arche sèche de la culée, du côté du Cours-la-Reine et on pouvait encore les constater, malgré les réparations.
Attribuant ces tassements à la poussée du grand remblai traversant les prairies de Sotteville, les ingénieurs de la Compagnie avaient enlevé les terres de ce remblai sur une longueur de 32 mètres et avaient comblé le vide par un pont en charpente, une sorte d’estacade, sur laquelle devaient rouler les trains. Ils l’avaient masquée par un talus en planches.
À la suite de ce travail assez bizarre, les tassements avaient cessé ; mais, sur la demande des ingénieurs, le Ministre des Travaux publics, jugeant, par une lettre du 22 septembre 1847, que la « culée se trouvait dans l'état le plus déplorable » , après avis du Conseil des Ponts et Chaussées, déclarait que la Compagnie devrait remplacer son estacade par un ouvrage fixe et définitif qui devrait être exécuté pour le 1er avril 1848. Sur le rapport de l’ingénieur en chef Baude, l’estacade devrait être remplacée par un remblai plus léger en scories de forge et l’arche sèche attenante à la culée, devrait être restaurée et refaite.
Le 5 mars 1847, la Commission définitive d’inspection des travaux, composée de MM. Frissard, inspecteur divisionnaire ; Doyat, ingénieur en chef du département ; Chateney, ingénieur du Service des routes ; Charles Laffite, président de la Compagnie de Rouen au Havre ; Locke, ingénieur en chef de la Compagnie ; De Lapeyrère, secrétaire général ; Newman, Thayot, ingénieurs ; Achille Brindeau, commissaire royal, partie de Sotteville, traversait le Pont-aux-Anglais, puis s’arrêtait pour visiter tous les travaux d’art. Après un arrêt à Harfleur, la Commission arrivait au Havre à onze heures trois quarts, ayant fait le trajet en trois heures.
L’inauguration solennelle de la nouvelle ligne eut lieu, le dimanche 21 mars 1847, sans avoir toute la solennité de l’inauguration de la première partie de la ligne, en 1843. Le convoi partit de la gare Saint-Lazare à six heures et demie du matin, traversa le pont de Brouilly pavoisé et arriva à la gare du Cours-Napoléon, au Havre, à midi et demi. Les notabilités, MM. Charles Laffite, Dubois, député du Havre, de l’Espée, furent reçues par le préfet, par la garde nationale, l’armée et le clergé du Havre et des trois communes voisines, tandis que retentissaient les salves d’artillerie.
Un lunch de deux cents couverts eut lieu aux frais de la Compagnie, à Frascati, où furent prononcés de nombreux discours. Le toast de l’ingénieur anglais Locke, où l’on vit certaines attaques contre la Ville de Rouen, qui aurait fait, suivant lui, opposition à la nouvelle ligne considérée comme nuisible aux intérêts de son port, souleva de très vives polémiques.
Le convoi repartit du Havre à trois heures et arriva à Paris à neuf heures du soir. En souvenir de cette journée d’inauguration, la Compagnie, présidée par M. Charles Laffite, donna pour les pauvres 1 900 francs à la Ville de Rouen, 1 500 francs à la Ville du Havre, 1 000 francs pour les communes d’Ingouville et de Graville, et 7 000 francs pour les communes situées sur le trajet.
Il est peut-être curieux de se reporter à l’horaire de la nouvelle ligne, publié pour la première fois dans le Journal de Rouen du 18 mars 1847.
Somme toute, la dépense totale s'éleva à 45 millions pour les travaux. En dehors de la direction générale, confiée aux ingénieurs Locke et Neumann, la section de Rouen à Malaunay fut confiée aux ingénieurs Cousin et Murton ; celle de Malaunay à Barentin à l’ingénieur Lemoine, qui était le frère du publiciste bien connu, John Lemoine. Le viaduc de Barentin fut construit par Mackensie et Brassey, et celui de Monville par Hillcock et Albert Moreau. L’ensemble des travaux comportait quarante-sept ponts au-dessus du chemin, cinquante ponts au-dessous, trente-cinq ponceaux, trente passages à niveau ; tout ce labeur représentait 5 millions de mètres cubes de terrassements et 47 000 mètres de souterrain.
Mais l’histoire du Pont-aux-Anglais ne s’arrête pas à la date de son inauguration. Il fut témoin d’autres événements et subit des transformations intéressantes.
À peine le Pont-aux-Anglais était-il mis en service par l’inauguration de la ligne que quelques mois après, il allait être témoin de graves événements.
Dès qu’on apprit, à Rouen, la chute de la monarchie de Juillet et les faits révolutionnaires du 24 février 1848, dès le lendemain, des groupes nombreux d’ouvriers se réunirent sur la place de l’Hôtel-de-Ville au cri de : « À bas les Anglais ! » Par suite de la concurrence qu’avait suscitée de tous côtés la main-d'œuvre employée dans la construction des chemins de fer, au détriment des travailleurs français, il régnait dans la classe ouvrière une haine très vive contre les Anglais travaillant en France. La chute du gouvernement de Louis-Philippe, qui avait témoigné une si grande complaisance pour nos voisins, ne pouvait que surexciter encore ces sentiments.
Dès neuf heures du soir, le 25 février 1848, une forte bande révolutionnaire, après avoir causé quelques dégâts à la gare Saint-Sever, se porte au Pont-aux-Anglais. Arrachant des planches de clôture aux Bains du Galet, tenus alors par le brave sauveteur Lecœur, elle s’en sert pour mettre le feu à la première arche en bois du Pont-aux-Anglais, du côté du Cours-la-Reine.
Bientôt le feu s'étend à la seconde arche et à la passerelle du chemin de halage et une immense lueur éclaire les coteaux de Bonsecours et la Seine, où tombent les lourdes pièces de charpente du pont incendié…
Malgré une pluie battante, une foule immense s'était portée au Cours-la-Reine et vers le pont de Brouilly, d’où s'élevait une énorme colonne de fumée et des gerbes de flammes. Le pont était menacé de disparaître et d'être entièrement consumé, si, vers onze heures du soir, les sapeurs-pompiers, accourus, n'étaient parvenus à couper la seconde arche en abattant les pièces de bois enflammées qui allaient s'échouer sur les rives de l'Île Lacroix.
Mais le feu reprend aux planchers sur pilotis du chemin de halage qui s'étend sur 700 mètres de long et dont les parapets brûlent rapidement. En même temps, les dévastateurs s’attaquent aux bâtiments voisins de la pompe à feu et les démolissent, aidés par des gamins qui jettent à l’eau des rails et des pièces de fonte.
Pendant tous ces désordres, nulles forces de police n’apparaissent. Aussi d’autres bandes vont-elles manifester aux ateliers anglais Alcard et Buddicom, à Sotteville, qu’ils menacent d’incendier, puis à la filature La Foudre, où existe une nombreuse colonie anglaise de femmes et d’enfants. On les menace et on les injurie, mais l’amusant impresario Toussaint Beaubet, en offrant un drapeau aux émeutiers, parvient à les détourner.
Que faisaient les troupes pendant ce temps ? Par ordre du général de Castellane, qui les commandait, elles avaient été prendre position en dehors de la ville et elles campaient sur les hauteurs du Mont-Riboudet, surveillant les vallées de Déville et de Maromme où on craignait des troubles. Sur les instances d’une délégation de la Municipalité et du maire Ambroise Fleury, le général de Castellane, qui raconte les faits dans ses Mémoires, consentit enfin à envoyer des dragons et quelques cavaliers qui, avec les gardes nationaux, parvinrent à rétablir l’ordre.
Il en fallut alors de peu que ne se produisirent de très graves accidents. Une locomotive avec un convoi, rebroussant chemin de la gare de la rue Verte, avait à peine traversé le Pont-aux-Anglais que l’arche incendiée s'écroulait.
Sur toute la ligne de Paris à Rouen, où on avait incendié les guérites des aiguilleurs, des bandes d’incendiaires avaient commis les mêmes dégâts. Le pont d’Asnières avait eu ses sept arches brûlées. Au pont de Bezons, deux arches seulement avaient été incendiées à l’aide de treillages. Au pont de Maisons, on avait tenté de mettre le feu, mais la garde nationale avait pu protéger entièrement le pont. Par contre, deux arches du pont du Manoir avaient été incendiées par le chauffeur et les matelots du remorqueur Amiral-Duperré et une seule, au pont d’Oissel, où un détachement de la garde nationale de Rouen, accouru par un train spécial, avait pu dissiper les attroupements.
Partout ailleurs, à Poissy, à Meulan, à Triel, on avait incendié les bâtiments des gares. À Mantes, un détachement de vingt-deux élèves de Saint-Cyr avait pu maintenir l’ordre.
Entre temps, l’un des principaux meneurs de l’attaque du Pont-aux-Anglais, un sieur Blanchard, avait été arrêté. Délivré bientôt par le peuple, il était venu ensuite se constituer prisonnier et fut condamné à quelques mois de prison. Au même moment, quand les troubles étaient déjà apaisés, une colonne contre les incendiaires, formée de volontaires et de cinquante hommes du 14e de ligne, conduite par Félix Avril et Dussard, arrivait de Paris par un train spécial et était reçue à la gare Saint-Sever par le général de Castellane et par le général Gérard, commandant la place.
Pendant plusieurs jours, l’incendie du Pont-aux-Anglais entraîna la suppression de tout service entre Rouen et Sotteville. Les voyageurs venant du Havre étaient obligés de traverser la ville pour aller prendre le train de Paris, à la gare de Saint-Sever. D’autre part, les trains s’arrêtaient à Maisons, d’où les voyageurs étaient amenés à Paris et vice versa par des omnibus.
Dès le 6 mars 1848, M. Neumann, qui était alors ingénieur en chef de la Compagnie de Rouen au Havre, remplaçant M. Joseph Locke, parti pour organiser des chemins de fer en Espagne, adressait une demande officielle pour reconstruire la première arche de la rive gauche, afin de rétablir le plus rapidement possible les communications entre Rouen et Le Havre interrompues. Les travaux devaient occuper l’arche marinière du côté du Cours-la-Reine ainsi que le chemin de halage, tout en laissant libre le passage voûté en pierre.
Pendant la durée de ces travaux qui se prolongèrent durant deux mois, il fut établi, comme lors de la création du Pont-aux-Anglais, un poste de pilotage installé au Cours-la-Reine, pour surveiller la montée et la descente des bateaux qui ne pouvaient se faire que sous la seconde arche. Le pilotage, exercé par les pilotes Quet, dit Collin-la-Barre, et Désiré Baudu, était aux frais de la Compagnie du chemin de fer, qui exerça ensuite son recours contre l'État, responsable des dégâts causés par les émeutiers.
Toute cette reconstruction des arches incendiées fut faite en charpente, pour se relier avec les arches subsistantes. Rappelant alors la circulaire ministérielle du 20 septembre 1847, touchant la réfection de la culée du Cours-la-Reine qui n’avait point jusqu’alors été réparée, les Services des Ponts et Chaussées, sur les rapports des ingénieurs Lepeuple et Baude, mirent en demeure la Compagnie de profiter des travaux à faire aux arches en bois, pour réparer l’arche de passage construite en pierre dans la culée de gauche. C’est alors qu’on répara et qu’on remania toute cette partie du pont.
Le Pont-aux-Anglais, comme les autres ponts de la ligne, dut être refait au moment de la constitution des Compagnies actuelles, formées par le groupement par région des petites Compagnies datant de la création des chemins de fer. C’est à l'époque où fut formée la Compagnie de l’Ouest, en 1856, que fut exécutée la transformation des arches en bois du Pont-aux-Anglais, en arches métalliques, telles que nous les connaissons aujourd’hui.
Le rapport sur les chemins de fer, lu au Conseil général en 1856, en indiquant cette date, signale les modifications qui furent apportées au Pont-aux-Anglais pendant les travaux de 1855.
« Sur la ligne de Rouen à Paris, dit ce rapport, on reconstruit en fer et fonte les anciens ponts en bois, dont l'état inspirait de graves inquiétudes. La Compagnie a été obligée de faire droit aux justes réclamations qui lui étaient adressées dans l’intérêt de la navigation ; les tabliers de ces ponts, maintenant plus élevés, permettent, en tout temps, le passage des bateaux » .
Comment dirait-on, a-t-on pu substituer le pont aux travées métalliques, à l’ancien pont en charpente, sans arrêter le service ?
D’une façon très ingénieuse, en séparant le Pont-aux-Anglais dans sa longueur.
Sur une de ces parties, en charpente, le service des trains continua avec une voie unique, tandis qu’on démolissait l’autre. Après avoir enlevé les pièces de charpente, on les remplaçait par les grands tympans en fonte actuels. Quand ce travail fut terminé d’un côté, on déplaça la voie unique et on la fit passer sur le côté construit. Somme toute, le Pont-aux-Anglais fut reconstruit en deux tranches accolées. Cette opération ne s’exécuta point sans soulever des plaintes nombreuses de la part du public, un peu effrayé par la suppression du tablier du côté en démolition. L’ingénieur du contrôle, Hérard, répondit que le « pont ainsi échafaudé, présentait plus de rigidité et de sécurité qu’il n’en offrait avant les travaux et que, pour calmer les plaintes du public, il suffirait de recouvrir certaines parties du tablier. »
Ce grand travail de substitution des arches métalliques aux arches en charpente fut exécuté sous la direction de l’ingénieur de la Compagnie de l’Ouest, M. Lemoine, dont nous avons déjà parlé et qui avait plus particulièrement étudié la construction des ponts métalliques. L’ingénieur-surveillant des travaux était M. Couras, qui fut depuis secrétaire général de la Compagnie d’Orléans. Le démontage des travées en charpente fut alors exécuté par M. Goodfellow, fils du premier constructeur du Pont-aux-Anglais. Quant aux grands tympans en fonte de fer, ils avaient été exécutés et furent placés par la fonderie de Rowklue et Barker à Saint-Sever, qui avaient succédé à Hall, Powel et Scott, installés à Rouen dès 1817.
Cette restauration du Pont-aux-Anglais entraînait quelques réfections, notamment au mur soutenant les remblais du côté d’Eauplet, vers la ruelle Masson et dans le voisinage de l’entrée du tunnel Sainte-Catherine où s'était produit un éboulement. En même temps, on demandait, en 1856, pendant les travaux aux arches, l’installation de l'éclairage sur le pont. L’ingénieur Flachat s’y opposa, non sans raison. S’il se produisait, disait-il, un arrêt prolongé du train, sur le pont, les voyageurs voudraient descendre et, par suite des obstacles, des ouvertures dans le tablier, ils courraient dès lors des dangers sérieux. On se contenta de faire apposer une dizaine de lanternes. Quelque temps plus tard, en 1861, la Compagnie de l’Ouest se résolut enfin à supprimer l’estacade en bois du chemin de halage du côté du Cours-la-Reine et à refaire les deux aqueducs débouchant en cet endroit dans la Seine. Ce travail fut expertisé par notre concitoyen, M. Jules de Coëne, alors ingénieur de l’Ouest.
Ainsi remis à neuf, grâce au régime… du fer, le Pont-aux-Anglais ne fit guère parler de lui jusqu’en 1886 environ. Lorsqu’on en refit la peinture, on s’aperçut que de nombreuses cassures se produisaient aux angles intérieurs de ces grands tympans en fonte.
On commença donc à « éclisser » ces pièces métalliques malades, comme on « éclisse » un bras ou une jambe fracturés. Si on suit, année par année, les rapports des inspecteurs du contrôle, on voit qu’en 1890 on procède à de nouveaux éclissages des viaducs d’Oissel et d’Eauplet. Tandis qu’on reconstruit entièrement les ponts de Tourville et d’Oissel, on se contente, au Pont-aux-Anglais, si on s’en réfère aux rapports de l’ingénieur Kleine, de renouveler, en 1895, les longrines et le platelage complètement métallique et d'éclisser à nouveau les parties fissurées dans les tympans. Pour surveiller ces grandes pièces, on établit même à demeure des chemins de visite en bois.
On continue cette réfection du platelage en 1896, en 1897, en 1898, en 1899, en même temps qu’on poursuit la surveillance des cassures, en même temps qu’en 1898 on restaure le viaduc en maçonnerie, qui fait suite au pont sur la rue du Val-d’Eauplet. En 1900, on établit une surveillance spéciale du Pont-aux-Anglais et on procède à la consolidation, à titre d’essai, de la cinquième arche du pont du côté montant. Comme à l’ordinaire, on éclisse des cassures nouvelles. En 1901, nouveaux travaux : on consolide le tablier du Pont-aux-Anglais et on crée, dans les parapets, des refuges pour les ouvriers de la voie. De 1903 à 1906, on revient à la cinquième arche sur laquelle, à titre d’essai, on pose des tirants, puis on continue jusqu'à nos jours, le travail d'éclissage des cassures des tympans et le remplacement partiel des longrines sur les deux voies.
Entre temps, est-il besoin d’ajouter que très souvent il a été demandé au Conseil général et au Conseil d’arrondissement, en 1892, lors de la transformation en ponts-routes des ponts de Tourville et d’Oissel, en 1898 et en 1899, la création d’une passerelle sur le Pont-aux-Anglais pour joindre Eauplet à Sotteville ? Cette passerelle, qui aurait été faite en surélevant les parapets, a toujours été repoussée. .. On l’avait cependant réclamée dès 1844, lors de la construction du Pont-aux-Anglais, mais la Compagnie, redoutant déjà le « sabotage » , répondait ainsi au maire de Rouen :
« La Compagnie objecte qu’il est très dangereux d'établir une circulation contiguë à la sienne sur un pont qui est un ouvrage qu’il faut surveiller avec le plus grand soin et d’où il importe d'écarter toute personne étrangère au chemin de fer. Malgré toutes les précautions, il lui serait impossible d’empêcher les accidents ou tentatives de malveillance qui pourraient résulter de l'établissement de cette passerelle. »
On l’attend encore !
On attend aussi la réfection totale du vieux Pont-aux-Anglais, le dernier survivant des ponts datant de l’origine des chemins de fer de Normandie, qui semble dire du haut de ses arches métamorphosées :
Par suite de sa situation débouchant dans un tunnel, son remplacement, sans interruption de service, a été aussi difficile que celui des ponts du Manoir et d’Oissel, où l’on put détourner les voies des deux côtés. On a été obligé de construire ce nouveau pont dans une direction biaise pour rejoindre l’entrée du tunnel qui a dû être élargie.
Si la sécurité des voyageurs a gagné à ce remplacement, peut-être l’esthétique y a-t-elle perdu, car le Pont-de-Brouilly — dont le souvenir nous restera par la belle fresque de Puvis de Chavannès — *Inter artes et naturam* — était encore élégant dans ce beau décor verdoyant de la Seine.
Somme toute, le Pont-aux-Français, qui a succédé au Pont-aux-Anglais, ne dépare point trop le bel ensemble des ponts de Rouen.
Bien des spectacles sportifs ont attiré l’attention sur cette vieille forêt de Rouvray, moins connue des Rouennais que Roumare et ses belles chasses et que la forêt Verte. Aussi ce décor de la forêt avec ses grandes lignes de pins maritimes, droits comme dans les toiles mystiques d’Henri Martin, avec ses massifs sombres formant opposition aux lignes bleues, perdues au loin des coteaux de la Seine, est-il toujours une révélation pour le public.
Il en aime la grandeur un peu nue, animée seulement par les vallonnements que forment vers le Sud, des replis de terrain, derrière lesquels se cache La Pierre d’Etat, auprès des buttes de tir, hérissées d’ajoncs rudes, piqués de fleurs jaunes. Il en aime le libre espace, l’horizon illimité qui s'étend jusqu'à Rouen, dont la flèche s’aperçoit à peine dans la brume tremblante. Mais connaît-il l’histoire de ce coin de terre normande ?
Cette belle forêt de Rouvray qui développe ses grandes masses ombreuses sur toute la presqu'île qu’enclôt la boucle de la Seine, fait corps avec la forêt de La Londe et se relie à la forêt de Bord, formant un massif de 12.000 hectares, qui est un débris de la grande « marche » des Eburovices s'étendant au Sud de Rouen jusqu'à Verneuil. Son nom de Rouvray, Roveretum, indique que le chêne, robur, le « rouvre » y étendait jadis ses larges ramures.
Existait-elle de toute antiquité ?
On pourrait croire que non, car un peu, dans tous ses cantons actuels, on a trouvé des traces d’occupations successives d’habitations fort anciennes. Sans croire que les cavernes et les grottes d’Orival aient jamais été occupées par les hommes primitifs, il est bien certain que sur les plateaux, notamment dans les briqueteries des Essarts, on a souvent rencontré des dépôts de silex néolithiques. De plus, la découverte, en 1855, du cimetière gaulois à incinérations, trouvé par l’abbé Cochet à Moulineaux, près du Château Robert, a montré qu’il y avait eu là des postes militaires. Qui plus est, toute la belle série de fouilles entreprises en pleine forêt par Léon de Vesly, a prouvé également l’occupation de toute cette forêt par des populations gallo-romaines assez denses.
Le long de la route actuelle, sur laquelle filent les autos et les voitures se rendant à Bruyères-Aviation, passait la route romaine de Rouen à Paris, traversant Ugatte (Caudebec-lès-Elbeuf) , Mediolanum (Evreux) et Dreux. On peut presque partout rencontrer sa chaussée, son agger qui défierait les pneus les plus résistants et ses margines. On suit jusqu’au Grand-Essart ce chemin haussé, comme disaient nos aïeux, où il descend vers le hameau du Nouveau-Monde, à Orival.
Des deux côtés de cette route, en pleine forêt, Léon de Vesly a reconnu mille vestiges de cette civilisation romaine. Aux Essarts, dans le Clos du Désert, aujourd’hui le Clos Caillot, c’est un joli petit temple avec sa cella et sa statuette grossière de Vénus Anadyomène ; c’est le Fanum des Essarts. A la Mare-aux-Cerfs, ce sont encore des substructions de quelques constructions grèques. Au Grésil, vers Moulineaux, c’est une villa avec hypocauste. Au sommet d’un coteau, à Orival, près de ce légendaire Château-Fouët, bâti par Richard Cœur de Lion et agrandi par Jean sans Terre, près de la Roche-Foulon, qui se dresse étrangement comme un pic, c’est encore un petit temple, planté au milieu d’un immense camp romain, une sorte d' « aérodrome » rétrospectif de 500 mètres de côté !
A la Mare du Puits, à l’Est, vers Oissel, dans un des endroits les plus délicieux de la forêt, sous l’enchevêtrement des lierres, des clématites et des grandes fougères, c’est presque un petit village de Gallo-Romains qui a été remis à jour. En passant, notons que les mares si pittoresques en forêt sont nombreuses en Rouvray : mare aux Cerfs, mare Beaumarquet, mare Sangsue, mare Vieille, grande et petite mares aux Daims, mare Bédane, mare Sanson, mare Tiflot, mare Hardy, mare de l’Aurore, mare Argillière, mare Jauge, Maredotie, mare aux Pruniers, mare des Coudrettes.
A cette Mare du Puits, non seulement se trouvait un petit fanum où l’on a découvert une statuette de Vénus, un beau bas-relief, une statue de Diane, mais on y a mis à jour des petits bâtiments rustiques, des étables, un cellier et, qui plus est, un véritable établissement thermal, ou plutôt un balnéaire avec sa salle chauffée par un hypocauste, et même une tessère, une sorte de médaille commémorative portant l’inscription Curato, « guéris-moi ! » invocation du malade ! Et cette station thermale — ce Rouvray-Casino — n’existait pas d’hier, puisqu’on y a recueilli une monnaie gauloise des Senones, les gens de Sens, qui donnèrent tant de fil à retordre à Labienus, le lieutenant de César !
Avec les grandes invasions, tous ces petits villages de la péninsule durent disparaître, et c’est alors que la grande forêt, s'étendant, dut les recouvrir entièrement sous ses ombrages profonds.
Après l’arrivée des Normands qui, suivant la légende, auraient fait traverser par leurs légers drakkars l’isthme de Moulineaux à Orival, en les traînant à travers la forêt par une sorte de diolkos ou de chemin pour les navires, comme celui des Grecs à travers l’isthme de Corinthe, la grande forêt de Rouvray, alors dans toute sa splendeur, devint le domaine des ducs normands. Ils avaient là leurs « parcs » de chasse, répandus un peu de tous côtés : le parc de Rouen, qui s'étendait depuis le prieuré de Grammont jusqu’aux Bruyères-Saint-Julien — la mare du Parc, à Saint-Sever, en est encore la trace — le parc d’Oissel, le parc de Quevilly.
Soit dit en passant, le nom de Quevilly — les anciennes formes françaises sont Chevilly, Chivilly — signifie « une rangée de chevilles » , la palissade formant l’enclos, ce parc où le jeune duc Richard fut amené en 940 par son père Guillaume Longue-Epée.
N’est-ce pas en chassant en Rouvray que le bon duc Guillaume Le Bâtard apprit la nouvelle du couronnement d’Harold en Angleterre et décida la conquête de l'île ? N’est-ce pas sous les ombrages de la forêt que Jean sans Terre, poursuivi par le remords du meurtre d’Arthur de Bretagne, se promenait quand il quittait son château de Moulineaux ?
Dit Guillaume Le Breton dans sa Philippide.
Aussi bien les ducs normands, possesseurs de la forêt de Rouvray, furent toujours très larges et très généreux envers leurs vassaux. Prieurés et abbayes y avaient des droits d’usage, consignés dans le Coutumier des Forêts de 1402-1407, dressé par Hector de Chartres.
C’est l’Hôtel-Dieu de la Madeleine de Rouen, par don de Richard, duc de Normandie, qui a droits de pâturage et de passage pour les porcs, et qui peut enlever trois charretées de bois. Ce sont les Emmurées ou religieuses de Saint-Mathieu de Saint-Sever. Ce sont les religieux de Notre-Dame-du-Pré, ceux de Grammont, ceux de Saint-Wandrille à cause de leur manoir de Saint-Etienne-du-Rouvray, ceux de l’abbaye du Bec-Hellouin. Ce sont les prieurés du Mont-aux-Malades, de Saint-Paul de Rouen et de Saint-Gilles d’Elbeuf. C’est l'évêque de Lisieux, à cause de son église Saint-Cande, à Rouen ; c’est la Salle aux Puelles, l’ancienne léproserie, aujourd’hui la chapelle Saint-Julien, de Petit-Quevilly. Tous enlèvent chaque année le bois mort et même le « vif bois » , à pleines charretées.
Ce sont aussi quelques laïcs, à cause de leurs fiefs, qui voisinent avec la lisière de la forêt : Guillaume Baudry, à cause de son manoir de Sotteville, et son fief en Bouteiller ; Messire Guillaume Commun, seigneur de Couronne à cause de son petit hôtel près du « moutier dudit lieu » ; M. Nicolas Leconte, à cause de son fief du Parquet et bien d’autres.
Seulement, ils ont d'étranges et amusantes redevances à fournir ! Robert Faucon, par exemple, à cause de son fief d’Oissel, doit fournir de l’estrain (paille) pour la chambre du Roy, quand il vient chasser en Rouvray, et, qui plus est, de la « couette de dun » , du duvet pour son lit ! Simon de Saint-Laurent, pour son fief du Livet, aussi à Oissel, doit donner une mine de pain de seigle pour les chiens du Roy et pour ses veneurs. Quant aux gens de Moulineaux et d’Orival, ils doivent « faire la huée du déduit du Roy » , c’est-à-dire qu’ils doivent poursuivre en criant les bêtes qu’on chasse et faire les rabatteurs. Pour cet emploi, ils ont droit à une « dessée de pain » .
Mais, à côté de ces « francs-usagers » de Rouvray, voici les « coutumiers » des paroisses environnantes et elles sont nombreuses : Grand et Petit-Couronne, Grand et Petit-Quevilly, Sotteville, Saint-Etienne-du-Rouvray, Oissel, Moulineaux, Orival, Cléon, Saint-Adrien, la moitié de Lescure, Tourville, La Poterie, Celloville.
Ceux-là aussi en usaient largement avec la bonne forêt voisine. Ils y prenaient du bois à ardoir, du bois à brûler, du bois pour reconstruire leurs maisons démolies, de l’argile, de la pierre, du sable. Ils y prenaient encore du lierre, de la fougère pour les litières de leurs troupeaux ; des perches pour tasser leurs blés ; des liens pour enclore leurs lins. Pour leurs bêtes à laines ou leurs bêtes aumaillières, leurs bêtes à cornes, ils avaient un endroit désigné, un cantonnement dans la forêt appelé Les Landeaux.
Ils avaient encore certains droits de chasse moyennant des redevances peu élevées. Ils pouvaient chasser le videcoq (la perdrix) , les mauvis et les alouettes, moyennant 5 deniers, le lièvre et le goupil (le renard) . A eux, revenait encore le droit de prendre les essaims d’abeilles et d’enlever les bêtes tuées et abandonnées par les loups, car il y avait alors des loups dans Rouvray. Le triège même où se trouve actuellement Bruyères-Champ-de-Courses et qui faisait partie de la Garde de Couronne s’appelait jadis Le Triège du Chêne à Leu ou au loup !
Enfin, tous les ans, on voyait apparaître sur le chemin de Rouvray, le grand chariot traîné par deux chevaux du Chapitre de Rouen. Celui-ci, en effet, avait droit, de par une chartre de Philippe-le-Long datée de 1322, de venir cueillir dans les buissons de Rouvray tout le buis des Rameaux. D’autres concessions, d’autres droits étaient également accordés aux frères Prêcheurs ou Jacobins, aux Bons-Enfants ou Antonins, aux Carmes, aux Pénitents. Les sergents fieffés — ces gardes forestiers de jadis — qui demeuraient dans les paroisses avoisinantes, Colin Bademer, Jehan Blondel, Clément de Canteleu, Guillaume Behouot, avaient également des droits de pâturage, de panage et pouvaient avoir des rets ou filets pour oiseller.
Les bouchers de Rouen, qu’on appelait les bouchers des Quatre-Portes, pouvaient aussi envoyer vaches, bœufs et moutons pâturage dans la forêt, moyennant une cuisse de bœuf à Pâques et un mouton à l’Ascension. Plus tard, quand l’exercice illimité de tous ces droits eut fait disparaître les arbres, les bouchers ne furent plus admis, en 1538, que sur les terrains vagues des Bruyères-Saint-Julien, ce qui amena des procès perpétuels, qui se poursuivirent jusqu'à notre époque. Quand on eut, en effet, refusé aux bouchers les Bruyères-Saint-Julien, ils obtinrent en compensation les terrains de la côte des Sapins, mais quand celle-ci fut occupée en 1823 par le Cimetière-Monumental, il leur fallut à nouveau décamper. Et tous ces changements n’eurent pas lieu sans contestations !
Est-il besoin de dire que l’usage immodéré des droits dans la forêt de Rouvray amena bien souvent des abus insupportables ? Aussi en 1376, comme en fait foi un vidimus de Roger Mustel, on dut suspendre tous les droits des usagers, en même temps qu’en 1388, il était défendu d’abattre les « arbres d’entrée » , c’est-à-dire secs par le pied. Les usagers des communes, bien entendu, adressèrent de nombreuses doléances qui déterminèrent, de 1390 à 1410, de nombreuses enquêtes d’Hector de Chartres, de Jehan de Garancières, de Jehan de Pierrecourt, qui se terminèrent, après une trentaine d’années d’interruption, par la rentrée des usagers dans leurs droits, d’après une ordonnance de Guillaume de Tancarville, souverain réformateur des eaux et forêts.
En 1530, on dut encore prendre une même mesure de suspension des droits pour les communes voisines. Dans leur requête pour rentrer en possession de leurs privilèges, elles disent qu’en quelques années elles ont payé des droits aux fermiers du Roy, dans la forêt de Rouvray, pour 30.000 bêtes à laine, 10.000 bêtes à cornes, 2.000 pourceaux, 800 chevaux, 2.000 chèvres !
En même temps qu’elle était ainsi dilapidée, la forêt de Rouvray était aussi peu à peu restreinte par des défrichements continuels qui se perpétuent encore, car le champ de courses, le champ de tir, le champ de manœuvres ont, de nos jours, réduit sa superficie. Dès l’origine, des défrichements nombreux eurent lieu, dans la forêt de Rouvray et dans la forêt de La Londe, comme en témoignent les noms de Bosc-Roger, Bosc-Normand, Bosc-Guérard, BoscGouet.
Les Essarts furent certainement le premier défrichement opéré, pour établir la Porcherie du Rouvray dont la dîme formait le revenu de la chapelle Sainte-Cande. Sous Henri IV, des aliénations nombreuses furent aussi faites dans la forêt : 480 arpents en faveur de Robert de Hanyvel, 600 au premier président à la Cour des Comptes, Langlois de Motteville, pour son fief de Montecler, puis d’autres, en faveur d’Antoine de Gramont avec les fiefs de l’Escale, de Lesely. Un édit de 1555 portait le chiffre des aliénations jusqu'à 1.800.000 livres. On était loin de Philippe-Auguste qui ne permettait d’aliéner en Rouvray que 400 livres par an !
Le Madrillet, dont le nom est si souvent répété actuellement par le public, fut, lui aussi, un fief créé à la suite d’un défrichement de 280 acres, consenti, moyennant 6.088 livres, le 5 décembre 1570, par Henri III au profit de Rome, sieur de Laigle. Ce quart de haubert, après avoir passé à ses descendants, à Antoine et Jacques de Rome, devint la propriété des Martel de Bacqueville, puis de M. De Manneville, d’un sieur Moulin, et d’un sieur Hervieu. Et on ne peut pas se figurer l’interminable suite de procès que ce coin du Madrillet, où avait été élevé un petit manoir avec sa chapelle, suscita entre les propriétaires et l’Etat, qui cherchait à reprendre ce qu’il avait aliéné jadis. .. Entre parenthèses, il y avait dans cette chapelle du Madrillet, un très beau missel à miniatures qui était la propriété de la famille Prevel.
Puisque ce nom du Madrillet évoque un des « cantons » les plus connus de la Forêt de Rouvray, voulez-vous savoir comment elle était divisée au XVIIIe siècle. Une carte de 1776, dressée par M. De Tourolle, nous a conservé le nom des gardes et des trièges :
1° LA GARDE DE COURONNE comprenait : le Grand-Père, avoisinant la banlieue rouennaise, là où se trouve actuellement le Stand, bordé par les terrains du Trésor de Petit-Quevilly ; le Chêne a leu, c’est, comme nous l’avons dit, l’emplacement du Champ d’Aviation, traversé par le chemin du Petit-Couronne, auprès duquel tournait alors un moulin à vent ; Milthuit, avec son petit bois détaché, la Carbonnière et son château, qui appartenait alors à M. Desnoyers ; Beaumarquets, avec sa mare, qui longeait à fond la route d’Elbeuf ;
2° LA GARDE DE SAINT-ETIENNE comprenait : le Petit-Parc, le Chêne-En-Dux, avec la mare Sanson ; les Carrieres, qui longeaient Saint-Etienne-du-Rouvray ;
3° LA GADRE D’OISSEL, avec la Mare-d’Oissel; le Chêne de la Croix, où se trouve la Mare Cornu; le Catelier, la mare Lormel, près des Essarts ; le Gros-Hêtre, qui se trouvait le long de la route d’Elbeuf ;
4° LA GARDE DE BEDANE, du côté de Moulineaux, avec le Val-Coquet, les Coteaux de Couronne et Mare-dotte, le Grésil et la Boulais;
5° LA GARDE DE LINANT, avec la Tête de Cheval, au-dessus d’Orival ; l'Omosne et le Chêne à la Bosse, près de Maredotte, où se trouve la tombe du Mobile des Landes, J. -B. Lavigne, tué pendant la guerre de 1870-1871.
Aujourd’hui, la forêt de Rouvray, qui est passée de 7.900 arpents en 1740, de 4.104 hectares en 1909 à une contenance de 3.239 hectares, n’est plus partagée qu’en quatre séries : Oissel, Couronne, Grésil et Orival. Elle est peuplée de 15 % de chênes, de 6 % de hêtres, de 8 % de charmes, de 5 % de bois blancs, de 66 % de pins sylvestres. Autrefois, comme dans Roumare et la Forêt Verte, on y voyait quelques-uns de ces beaux massifs de châtaigniers qui ont fourni les charpentes de nos monuments rouennais.
On y rencontre encore des arbrisseaux comme les staphylliers, une sorte de nerprun, naturalisés à Marevogne, nous apprend M. Barbier de la Serre, l'éminent historien de nos forêts rouennaises, le cerisier mahaleb sur les coteaux crayeux, les amélanchiers, les robiniers qui se sont un peu multipliés par drageons. Voulez-vous encore quelques renseignements ? Sachez que la forêt de Rouvray est aménagée pour une partie en futaie régulière et pour l’autre en vue de la conversion en futaie. Les deux premières futaies résineuses sont exploitées à une révolution de quatre-vingt-dix ans, la troisième est soumise à révolution de cent cinquante ans, partagée en cinq périodes et cinq affectations. Dans la quatrième, on pratique la coupe en taillis.
Très certainement, les touristes et les flâneurs un peu curieux ont dû se demander d’où dataient toutes ces grandes plantations de pins maritimes qui, de ce côté, forment le fonds principal de la forêt. Elles sont l'œuvre d’un Rouennais fort intelligent, appartenant à une famille à laquelle la Ville de Rouen doit beaucoup. C’est, en effet, Jacques-Nicolas-André Rondeaux, conseiller du Roy, garde-marteau à la maîtrise des Eaux et Forêts de Rouen, avant 1731, né en 1703, à Rouen, sur la paroisse Saint-Cande, qui eut l’idée de transformer toutes ces landes et bruyères, tous ces terrains vagues et « abroutis » , comme on dit au Moyen Age, en plantations de pins sylvestres ou maritimes.
On a parfois fait honneur de cette heureuse innovation à Rondeaux de Sétry, dont il était le cousin éloigné, mais il ne peut y avoir de doute sur ce point. Dès 1750, si on s’en rapporte à un curieux travail publié dans les « Délibérations de la Société d’Agriculture » , M. Pecquet, grand maître des forêts, avait voulu faire reboiser 400 arpents de la forêt de Rouvray, en bouleaux qui périrent bientôt. En 1756, Nicolas Rondeaux fit des essais de semis de pins, en février et en mars, comme cela se pratiquait en Guyenne et commença au Madrillet. Il avait soin de faire venir de Bordeaux, sa provision de graines qui lui revenait à 31 livres le boisseau.
Cette plantation de deux cents pins environ, aménagée d’après le Traité des arbres, de Duhamel du Monceau, réussit fort bien dans ces landes arides. Toutefois, après la mort de Rondeaux, les plantations cessèrent, parce qu’on ne faisait plus venir de graines de Bordeaux et de la Gascogne. La Société d’agriculture de Rouen, en 1762, en fit venir et en créa un dépôt chez la veuve Baré, dans la cour du Palais. C’est à cette époque, qu’après avoir projeté la création d’une pépinière royale aux Bruyères-Saint-Julien, on y essaya des plantations de mûriers, ainsi qu’au Madrillet. Ces plantations de pins exotiques furent même en honneur chez les particuliers. On planta ainsi un pin d’Ecosse dans le jardin de l’Académie, et un autre fut également planté, en 1759, par le chimiste Dambourney, à Oissel.
Deux souvenirs pour terminer. La forêt de Rouvray a déjà vu des foules nombreuses à sa lisière. François Ier et le dauphin, le 25 avril 1535, y passèrent en revue, dans une montre, six mille gentilshommes normands, splendidement armés et costumés, et tout le monde sait que, sous la Révolution, une foule considérable, hommes, femmes et enfants, pioche en main, vint défricher les Bruyères Saint-Julien, dans un immense élan de fraternité !
Où commence et où finit le pays de Caux ? Où est-on Cauchois, où cesse-t-on de l'être ?
Voilà une question très curieuse, souvent soulevée, et qu’un de nos concitoyens, M. Georges Le Carpentier, licencié ès lettres, qui s’est particulièrement consacré aux études historiques et géographiques, traite dans une étude très complète, très documentée, sur le Pays de Caux, qui se présente avec l’approbation de l'éminent géographe, P. Vidal de la Blache.
Où commence le pays de Caux, qui, à tout prendre, est plutôt une dénomination historique, ethnique qu’une unité géographique ?
Il est bien certain, par exemple, que topographiquement, géologiquement, s’il diffère du pays de Bray, si particulier, le pays de Caux, comme composition minéralogique, et même au point de vue physique, se confond avec le Vexin.
En réalité, le pays de Caux tire son origine de ces vieux états gaulois, de cette civitas qui, suivant Fustel de Coulanges, se sont perpétués jusqu'à nous, avec leurs noms, leurs limites et leur existence morale.
Le pays de Caux, c’est le pays des Calètes, rattaché tout d’abord à la Belgique, puis à la Lyonnaise.
Mentionnés avec des variantes par Pline, par César, dans son Histoire de la guerre des Gaules, les Calètes occupaient, suivant Strabon, l’embouchure de la Seine, et suivant Ptolémée, « la rive septentrionale de la Seine, avec Juliobona, Lillebonne pour capitale » . Peut-être même antérieurement leur capitale était-elle à Harfleur, Caracotinum, où M. Naëf a fait de si curieuses découvertes.
Etaient-ils nombreux ? On peut le penser, car, à l’appel de Vercingétorix, lors du soulèvement de la Gaule, ils avaient envoyé 6 000 hommes à l’armée fédérale, tandis que leurs voisins, nos ancêtres rouennais, les Véliocasses, avaient envoyé 3 000 combattants. Ils se battirent, du reste, héroïquement, et même après la chute d’Alésia, ils furent de ceux qui, avec les Bellovaques, de Beauvais, résistèrent encore les armes à la main.
A plusieurs reprises, on les trouve mentionnés, notamment dans la liste des soixante cités ou civitas de la Gaule chevelue, qui figurent au Concilium de Lyon, et parmi les soixante cités d’Auguste. Les Calètes sont ainsi indiqués : CALETES : Civitas Celetum : Juliobona. Leur nom ne figure pas cependant dans la Notice des Provinces, parce qu'à cette époque, il semble avoir été fondu avec les Véliocasses, avec les Rouennais de la civitas Rothomagensis.
Quelles étaient au juste les limites du territoire de ces Calètes, de ces primitifs Cauchois ?
Au Sud et à l’Ouest, où le cap de La Hève portait alors le nom de Chef de Caux, de Groin de Caux, c'était la mer. Mais à l’Est ? Grâce aux découvertes de l’archéologie et par l'étude des forêts, on peut la déterminer. Pour M. Léon de Vesly, cité par M. G. Le Carpentier, la limite des Calètes et des Véliocasses était tracée par la vallée de la Sainte-Austreberthe, où se trouve l’ancien oppidum de Varengeville, et, en traversant le plateau, par la ligne des oppida ou des mottes de Varneville, de Bretteville, d’Heugleville, d’Auppegard, allant rejoindre la vallée de la Scie jusqu'à Varengeville-sur-Mer, qui défendait l’entrée de la vallée sur la Manche.
D’autre part, suivant M. Samson, c'étaient souvent les forêts qui servaient de frontières aux civitas gauloises, sortes de marches et de zones neutres qui séparaient les peuplades. Or, il existe une zone forestière de ce genre à peu près ininterrompue entre la Seine et la Manche. Elle commençait par la forêt de Roumare, se continuait par la forêt de Silveison, aujourd’hui notre Forêt-Verte, et se prolongeait jusqu'à la mer, par la forêt d’Eawy. Ce rideau forestier était limité à l’Ouest par la Sainte-Austreberthe et la Scie, le long desquelles courait la ligne des oppida gaulois. Les deux conclusions se corroborent : le pays de Caux primitif, le territoire des Calètes, était limité par la Sainte-Austreberthe, la Scie et une ligne qui, passant par Varneville et Bretteville, rejoignait les sources des deux rivières.
Telle était alors la limite de la civitas calète, qui ne subit pas de modifications pendant les trois siècles qui suivirent la conquête romaine, jusqu’au jour où Juliobona, incendiée et détruite au IVe siècle par les pirates saxons, disparut, remplacée par Rothomagus, ou Rathumacos, par Rouen, qui donna alors son nom à toute l’ancienne civitas gauloise agrandie.
Un point particulièrement curieux, c’est que, depuis la véritable délimitation du pays de Caux à l'époque gauloise, jamais aucune des circonscriptions successives données à cette région n’a eu les mêmes limites.
A l'époque mérovingienne, capétienne ou même normande, le pays de Caux formait ce qu’on appelait un pagus, une sorte de grand arrondissement, le pagus Caletus, le pagus de Caux. Eh bien, ce pagus n’a jamais eu les anciennes limites du pays de Caux de l'époque gauloise ! Pendant un temps, il n’a compris que les parties occidentales et septentrionales, la pointe de la presqu'île et la côte de la Manche.
A un autre moment, il a été absorbé par deux autres pays ou pagus : le Talou, toute cette région entre Dieppe et Le Tréport dont la ville d’Eu semble avoir été la capitale, et par le Roumois, le pagus Rodomensis, dont le nom n’a été conservé qu'à une partie du département de l’Eure, mais qui comprenait alors les environs de Rouen, tout ce qui forme à peu près actuellement l’arrondissement de Rouen.
Quand l’ancienne Normandie rentra dans le domaine de la Couronne, en 1204, Philippe-Auguste s’empressa de diviser tout le pays en bailliages. Le Bailliage de Caux, ainsi que nous l’indique M. Georges Le Carpentier, reprit tout d’abord les limites de l’ancien Pagus Caletus, tel qu’il était constitué sous les ducs normands, c’est-à-dire comprenant les deux divisions ecclésiastiques : l’archidiaconé du Grand Caux, englobant la région havraise jusqu'à la Durdent, et l’archidiaconé du Petit Caux, limité par la Durdent d’un côté et jusqu'à la Scie de l’autre côté.
Mais d’autres bailliages royaux vinrent s’adjoindre au bailliage de Caux, et augmenter ses limites. C’est le bailliage de Neufchâtel, cité dans un Cartulaire normand en 1211 et en 1219 ; c’est le bailliage d’Aumale en 1238, et enfin celui beaucoup plus important d’Arques en 1204. C’est seulement sous saint Louis, vers le milieu du XIIIe siècle, que le bailliage de Caux prit définitivement le nom du pays, dont il englobait la totalité, sauf les bailliages voisins de Rouen et de Gisors. Chose curieuse, jusqu'à l’annexion des bailliages d’Arques, de Neufchâtel et d’Aumale, le bailliage de Caux n’avait pas été désigné sous le nom géographique, mais par le nom des fonctionnaires qui l’administraient « Bailliage de Richard de Bléville » , par exemple, ou « Bailliage de Geoffroy de la Chapelle » . Tout au plus, après ce nom, ajoutait-on, in Caleto « en Caux » .
Quoi qu’il en soit, avec ces nouvelles limites, le bailliage de Caux comprenait dans sa partie Nord des régions qui n’avaient jamais fait partie de l’ancien pays des Calètes, tandis que la partie Sud-Est de l’ancienne civitas gauloise était exclue du bailliage de Caux.
Rien donc de plus arbitraire, de plus contraire aux origines du pays de Caux véritable, que ces nouvelles limites du bailliage. Ce sont elles cependant qui ont été données la plupart du temps par tous les géographes ayant traité du pays de Caux, et c’est encore ainsi que, de nos jours, on le détermine dans nombre d’ouvrages contemporains. C’est un peu la faute d’un excellent écrivain du XVIIe siècle, Toussaint-Duplessis, qui, dans sa Description de la Haute-Normandie, a ainsi fixé les limites du pays de Caux. « Entre la Bresle et l’embouchure de la Seine, a-t-il écrit, étaient anciennement situés les peuples de la Gaule que César nomme Calètes. L’espace qu’ils occupaient porte aujourd’hui le nom de pays de Caux » . Et il ajoute qu’autrefois on appelait les habitants du pays de Caux, les Caillots et les Caillettes. Il ajoute même que c’est là l’origine de Gonfreville-la-Caillot, et que c’est à tort que la puissante famille des seigneurs de ce pays, les Le Tot de Varneville, avaient mis dans leurs armes « trois têtes de cailles arrachées » .
A son ouvrage, Toussaint-Duplessis joignit la carte du pays de Caux, qui est également celle du bailliage. En effet, on y voit que le pays de Caux est borné, depuis la Bresle, par une ligne sinueuse passant par Blangy, Hodeng, Fouilloy, Gaillefontaine, Gournay, Croisy, côtoyant le périmètre du Vexin, puis, remontant par La Ferté-en-Bray, Sommery, Saint-Saëns, Bellencombre, Saint-Victor, Thibermesnil, Panneville, Bouville, Limésy, Pavilly, Saint-Pierre-de-Varengeville, pour finir à Hénouville près de Duclair.
Thomas Corneille, qui connaissait bien le pays, et qui ne manque jamais dans son Dictionnaire géographique d'écrire la mention « dressé sur les lieux » , donne aussi au pays de Caux « en latin, dit-il, Caletensis ager » , des limites à peu près semblables, toujours d’après les limites du bailliage. « Il est situé, dit-il, entre la Seine, l’Océan, la Picardie, le pays de Bray et le Vexin normand » . On voit cependant que, contrairement à Toussaint-Duplessis, il ne comprend point dans le pays de Caux le pays de Bray, auquel il consacre un article spécial. Il ajoute cependant que « sa plus grande largeur est de 16 lieues, depuis la banlieue de Rouen jusqu'à la ville d’Eu ou du Tréport » . André Duchesne, dans sa Description des villes et provinces, était aussi tombé dans la même erreur, de même que de nos jours, Houël, dans ses Annales des Cauchois.
Meilleur géographe que ces érudits, le médecin rouennais Lepecq de la Clôture, qui a donné une topographie médicale — souvent attaquée du reste — du pays de Caux, dans son Traité sur les maladies épidémiques, a nettement retranché du pays de Caux tout le coin compris entre Dieppe et la Bresle, toute la vallée d’Arques et le pays de Bray. Bien qu’ils aient la même coutume que les Cauchois, il constatait que les mœurs, les habitudes, la constitution de ces habitants différaient sensiblement.
Comment, après cela, nos géographes n’auraient-ils pas reproduit les délimitations données par Toussaint-Duplessis ? C’est le cas de Vivien de Saint-Martin dans son Dictionnaire géographique, qui comprend, dans le pays de Caux, « les arrondissements du Havre, d’Yvetot et de Dieppe » ; de Baudrillart, dans la France agricole, qui y comprend, en plus, les cantons de Buchy, Clères, Maromme, Duclair, Pavilly et de Saint-Saëns. Joanne, Passy appellent aussi le Petit Caux toute la partie entre Dieppe et le pays de Bray, ce qui ne concorde nullement avec les limites de l’ancien archidiaconé, qui portait cette dénomination et ne comprenait que les doyennés de Chaville, Brachy et Bacqueville. Comme l’a dit avec raison l’abbé Cochet : « C’est une terre plus picarde que normande » , où les habitants n’ont ni le même parler ni les mêmes coutumes que les Cauchois. Quant à Reclus, il indique que le pays de Caux est limité par l’Andelle, faisant ainsi bon marché du Vexin normand.
Comme on le voit, la question, d’après les géographes, est assez obscure, et il reste autour du véritable pays de Caux, circonscrit à l’ancienne civitas calète, des zones et des pays intermédiaires, des sortes de marches ou d'états-tampons, comme on dit aujourd’hui, assez mal définis.
Pour le délimiter plus strictement, M. Georges Le Carpentier, dans son intéressant mémoire, indique qu’il fait s’en rapporter, au dire même des habitants, appelés à trancher ce problème ethnique. Ainsi, les habitants des cantons de l’Est de Dieppe diront en parlant de ceux qui sont à l’Ouest : « Vous autres Cauchois » et ceux-ci leur répondront : « Vous autres Picards » . De même, dans la région entre la vallée de Bray et la limite occidentale de la forêt d’Eawy, où les habitants, dit-il, ont le parler bref des Picards, mais ne se considèrent pas comme Cauchois. Le canton de Buchy, une partie de celui de Clères jusqu'à Cailly, le canton de Maromme, toute la partie du canton de Duclair, sur la rive gauche de la rivière de Sainte-Austreberthe, ne sont pas Cauchois. Ce sont des restants, des souvenirs de l’ancien pagus Rodomensis, ou pagus du Roumois.
Reste la région entre la Varenne, la rivière de Cailly jusqu'à Monville, Barentin, la Sainte-Austreberthe et la Scie, qui comprend une partie du canton de Tôtes, de Pavilly et de Clères. Est-on là dans le pays de Caux ? Des communes, Saint-Victor, Montreuil, portent encore souvent l’appellation de « en Caux » , Longueville l’a porté au XVIIIe siècle. Malgré cela, M. G. Le Carpentier ne croit pas qu’on soit là en plein pays de Caux, parce que cette région n’est qu’un essart de l’ancienne forêt gauloise formant la limite de l’ancienne civitas calète.
Pour lui, le pays de Caux incontestable et incontesté ne commence qu’au-delà de la Scie et de la Sainte-Austreberthe et ne comprend que le plateau. Il a des doutes pour les populations riveraines de la Seine, et pour celles de quelques valleuses de la Manche, Yport, par exemple, où il reconnaît une population méridionale immigrée. Il pourrait ajouter le Pollet et Quillebeuf, où un parler zézayant, des costumes spéciaux, ont semblé indiquer une colonie vénitienne ou italienne.
Mais sur quoi se base cette définition et cette détermination des Cauchois par eux-mêmes ?
Est-ce sur un caractère ethnique, anthropologique ? Dans sa Géographie de la Gaule à l'époque romaine, Abel Desjardins avoue qu’il est à peu près impossible de déterminer les caractères particuliers des peuplades gauloises, en dehors de certaines généralités. Malgré toutes ses recherches sur les types de la femme calète, grande, sèche, un peu plate, qui aurait rappelé le type de l’Anglaise, sans poitrine et sans appas… callipyges — « Ils n’en ont pas en Angleterre » , comme disait si drôlement Maurice Donnay — de Mortillet n’est point arrivé à fixer le type de la femme calète. Tout au contraire, Posidonius, d’après Athénée, réhabilite les Cauchoises en disant qu’elles étaient grandes et belles. Un autre ajoute qu’elles ont de longues jambes, et l’imaginaire raconte qu’elles excellaient dans les batailles à coups de poing et à coups de pied, où leurs bras forts faisaient merveille.
A défaut de détermination ethnique, M. Georges Le Carpentier estime que « le Cauchois se reconnaît à un ensemble de particularités qui le distinguent, plutôt qu'à une particularité déterminée » . Ce qui différencie surtout le Cauchois de l’habitant des régions voisines, c’est son langage, c’est sa prononciation. Là-dessus, le père Malandrin ne se tromperait pas et répondrait hardiment : « C’est un Cauchois » ou : « Ce n’est pas un Cauchois ! » Les Cauchois se reconnaissent donc, conclut M. G. Le Carpentier, « au patelin » . De cette unité morale des Cauchois jusqu’en 1789, il a existé un monument vivant et caractéristique, c'était un droit spécial, la Coutume de Caux, citée par Thomas Corneille et par Houard. Supplantée en certains endroits par la Coutume de Normandie, elle avait été conservée sur le plateau, prouvant que les Cauchois étaient plutôt des Gaulois, des Calètes, que des Normands ! …
Il y aurait bien encore à signaler un des caractères du pays de Caux… C’est qu’il est un des pays les plus plantureux, les plus féconds en bonnes choses et en braves gens. Mais cela, un bon poète de l’ancien temps, Sarasin, le normand Sarasin, l’a dit en fort bons vers :
Et malgré tout le talent que M. Le Carpentier a mis dans son intéressante monographie du pays de Caux, c’est peut-être la description du poète qui restera la plus vraie ! …
Dans une chronique très curieuse, intitulée Les Cathédrales qu’on ne verra jamais, notre ami Jules Adeline rappelait que Viollet-le-Duc, en parlant un jour de nos grandes cathédrales françaises, lui avait exposé qu’aucun de ces admirables édifices gothiques n’avait été terminé tel qu’il avait été projeté.
Est-il besoin de le dire ? C’est le cas de la Cathédrale de Rouen, et ce sont peut-être ces superpositions de styles qui lui ont donné cet aspect varié, pittoresque, poétique, somptueux et romantique qui la distinguent entre toutes les grandes cathédrales gothiques. Plus particulièrement dans ce grand édifice religieux, c’est aussi le cas de la Tour Saint-Romain aujourd’hui complètement restaurée.
Par quelles transformations curieuses n’a point passé cette tour qui fait partie intégrante de la façade de la Cathédrale ?
Tout d’abord, c’est une construction du XIIe ou du XIIIe siècle, dans le goût du Clocher-Vieux de Chartres, auquel on l’a souvent comparée. Peut-être même, si l’on en juge par les deux grandes baies qui s’ouvrent au rez-de-chaussée sur ses flancs Nord et Sud, est-ce un clocher isolé de l'église, une sorte de beffroi avec salle formant porche ? Sur le côté, s’accroche une petite tourelle d’escalier charmante qui rompt heureusement la symétrie d’une des faces. Comment se terminait primitivement la Tour Saint-Romain ? Très vraisemblablement, d’après les plans de l’architecte, par une grande pyramide en pierre, ornée d’imbrications et flanquée de quatre pyramidions triangulaires, comme celle qui couronne la tourelle d’escalier. Mais ce clocher a-t-il jamais été construit ? Et s’il le fut jamais, n’a-t-il pas disparu dans l’incendie de 1200 ?
Toujours est-il que les années ont marché et que nous voilà au XVe siècle. Il s’agit de placer une cloche nouvelle, la Marie d’Estouteville, que le cardinal-archevêque de Rouen a fait fondre en 1466 par M. Pierre, avec le bronze d’un ancien canon. Le maître de la Fabrique, R. Perchart, a lui-même visité le beffroi de la sonnerie pour savoir où asseoir la nouvelle cloche. Tout cela entraîne un remaniement des cloches. On veut faire refondre le Neuf Saint, une cloche à moitié cassée ; on descendra la cloche Thibault à un étage au-dessous pour faire place à la Marie d’Estouteville, tout cela à grand renfort d’engins, placés au sommet de la tour.
En somme, on peut penser que c’est tout ce transfert de cloches dans la Tour Saint-Romain, souvent appelée alors « Tour des Onze cloches » , qui a entraîné la construction définitive du dernier étage. Il y avait certes, avant cette construction, une toiture à la Tour Saint-Romain et probablement un demi-étage qui a été démonté. On voit, en effet, avant le commencement des travaux, qu’on enlève les gargouilles qui menaçaient ruine ; que le couvreur Fauterel enlève et descend les vieilles tuiles de la Tour. Deux ans après, la Fabrique vend à Guillaume Morel, de la paroisse Saint-Laurent (Arch. Dép. , G. 2503) , le vieux mesrien11.1 de la Tour Saint-Romain, dont se rendent aussi acquéreurs Robin Fanet et Robin Ase, de la paroisse Saint-Cande-du-Sollier. Il en est de même pour les vieilles pierres qui sont également mises en vente.
Tout cela fait prévoir des travaux plus considérables pour l’exhaussement de la Tour Saint-Romain qui s’impose à la Fabrique. Dès le 14 novembre 1466, il est, en effet, décidé qu’on « élèvera cette tour de pierre, dès qu’on aura les moyens » . Mais de quelle façon terminer la Tour Saint-Romain ? On ne peut se figurer à quelles longues et sérieuses études se livraient nos ancêtres avant d’attaquer une œuvre importante. On ne peut s’imaginer les enquêtes faites, les discussions, les consultations, les avis préliminaires que soulevait tout travail. Ce dernier étage de la Tour Saint-Romain, qu’on restaure actuellement, n’a été édifié qu’après de très nombreux travaux préparatoires où rien n'était laissé au hasard.
Tout d’abord, le maître de l’œuvre de la Cathédrale, Guillaume Pontifs, l’admirable créateur de l’avant-portail des Libraires et de l’escalier de la Librairie, qui jusqu’alors n’avait été occupé qu'à des tâches secondaires, commence, antérieurement à toute décision, dès 1463-1464, à consolider le pied de la Tour Saint-Romain, par une reprise en sous-œuvre. Toutes ces pierres frustes et rudes, formant talus vers le parvis, que nous voyons encore, ont été placées là par Guillaume Pontifs. Au commencement d’octobre 1464, Guillaume Pontifs, avec ses valets et « hommes de bras » Symon Lecoq, Faut Panthou commencent à « mâchonner et asseoir pierre aux piliers au pied de la tour » à en « fretter les joincts » , soit du côté devant l'église, soit vers la « Cour d’Erbenne » ou cour d’Albane (G. 2499) . Tout ce travail fut même toisé et mesuré en 1477, par le vieux père de Pontifs, Jean Pontifs, maître des œuvres du Roi, et par Jehan Laurens « du côté de Pot d’Estant, pour cause que la tour a besoin d'être recipée et rechaussée » . Dès lors, la solidité de la tour a été vérifiée et elle est en état de supporter une nouvelle charge.
Le Chapitre, en effet, à la date du 14 novembre 1467, sur le rapport des commissaires, a pris l’importante détermination d’achever la Tour Saint-Romain autant qu’apparaîtra l’obligation de construire (« quantocius opportunitas edifficandi occurerit ») . Comme il fallait s’attendre à une dépense considérable, le Chapitre, par délibération du 28 février 1468, autorise la Fabrique à contracter un emprunt de 400 écus, en mettant en gage, s’il le faut, les joyaux de l'église. Plus tard, le 16 octobre 1469 (G. 2138) , le chanoine Laurent Sureau prêtera 100 écus d’or ; le 29 août 1470, un autre chanoine, Jean de Gouvys, offrira, lui aussi, 200 écus d’or. On n’hésitera pas non plus à mettre en vente des calices d’or, donnés par l’archevêque Guillaume de Flavacour, à prendre sur un don fait par Louis XI à la Cathédrale et à accepter, en 1468, l’offre faite par les Echevins de Rouen, de 30 livres, données dans le même but (G. 2503) .
Les fonds une fois assurés, Guillaume Pontifs se met à l’œuvre. Pas cependant avant qu’une collation n’ait été faite par les principaux maîtres maçons de Rouen, Pierre Le Signerre, l’architecte-sculpteur du château de Longueville ; Ambroise Harel, le constructeur de l'église Saint-Maclou, et Jehan Le Vicie, qui visitent de haut en bas la tour « pour savoir si elle peut porter et soutenir un étage de machonnerie de hauteur » (G. 2503) . Entre le mois de novembre et le commencement de décembre 1468, Pontifs, dans sa loge de la cour d’Albane — probablement où sont les sculpteurs actuels — fait les « gests, les traicts et desseins de la tour Saint-Romain » , tandis que les huchiers Regnault, Basset, avec Simon Lecoq « dollent, joignent et collent » les « mousles » ou formes pour l'édifice de la tour.
Tout se prépare : on achète au cordier Aymot Berlin 14 aulnes de ficelle, baillée à Pontifs pour prendre les mesures dudit édifice, ainsi que des cordes de teil pour les établis ; on installe des cordages et des corbeilles pour descendre les vieux matériaux, la vieille tuile, les vieux plombs ; un voiturier de Saint-Maclou, Jean Labbé, est occupé à les enlever. On monte les hautes établies qui, vraisemblablement, furent échafaudages en porte-à-faux, comme les établies actuelles, puisqu’il est fait mention qu’elles se trouvaient devant les grandes fenêtres. On y emploie des bois fournis par différents marchands de bois, Sanson Lechevalier, Bidault Joliz.
Sur l'établie de la grande fenêtre, les charpentiers Lestournel, Lefrançois, Perrin du Pont, Geffroy de Gisors, Guillaume Legendre, Jean de Saint-Nicaise, passent plusieurs mois à faire un « engin en façon de grue pour lever pierre, pour les maçons de la Tour Saint-Romain » (Arch. Dép., G. 2503) . C’est une grue faite en pièces de bois, fournies par Jean Fessart, montée sur roues pour se déplacer, surmontée d’une sorte de bras ou de potence « pour conduire le câble » .
Dès lors, on se prépare à travailler activement. Guillaume Pontifs va lui-même à Saint-Leu-d’Esserent pour acheter de la pierre et se fait aider des conseils de M. Guillaume Caron, maître de l’œuvre de Notre-Dame de Pontoise, auquel il a été recommandé. Il y enverra auprès du marchand de pierre Martin Dessoubs, de Saint-Leu, un de ses maçons, Guilbert, pour hâter l’envoi, qui est fait par bateau. En même temps, Pontifs achète de la pierre de Vernon à Guillaume Le Prévost, notamment 12 tonneaux de pierre de petit appareil.
On taille les pierres et on œuvre ferme. Tout d’abord il n’y a que deux ouvriers avec Pontifs, Oudin Lecoq et Denis Pontifs. Mais bientôt l’atelier s’augmente de nouveaux compagnons : Mauconduit, Jehan Deshayes, Jehan Hue, Jehan Guilbert, Desens, Délavai, puis d’autres qui ne font que passer : Guerard Delesques, Antoine de Willar, Oudin Tournois, Noël Delaunay, Cardot Pouchet, Colin Fouquet, sans compter les manœuvres : Panthou, Robinet Saint, Robin Ase, Martin Buisson, qui font les gros ouvrages. Les maçons taillent les pierres, piliers corniers, meneaux, « pierres à feuilles » , que transporte un « camion » , prêté par Mgr l’Archevêque. Les arrivages de chaux fournis par Lezurier, et de sablon par Pierre Brissac, se succèdent par bannelées, tandis que les huchiers Jehan Lafontaine et Jehan Richard font les « moules » pour le fourmement des fenêtres.
Pendant l’année 1469, l’œuvre de la Tour Saint-Romain se poursuit. On commence par hausser les échafaudages, les établies, ce qui provoque de nombreux achats de bois, près de deux cents chênes achetés par le charpentier, Nicole Lefrançois, au Becquet, près d’Elbeuf, et venant de la forêt de Bord. C’est toute une besogne de surveiller l’abatage, le dolage et l’envoi à Rouen par bateau (Arch. Dép. , G. 2505) . On se sert aussi de bois donnés par les moines de Saint-Ouen et venant de la Forêt Verte. Des arrivages de pierres se succèdent également, notamment 40 tonneaux fournis par Martin Dessoubs, de Saint-Leu, moyennant 31 sols 3 deniers chaque tonneau. Quant aux mâchons, parmi lesquels on compte de nouveaux arrivés : Guérard, Conte, Anthoine Oudinet, Denis Guillou, Des Vignes, ils continuent à tailler les piliers corniers et les meneaux.
En septembre, on place « 9 chapiteaulx » . On commence la sculpture et on trouve dans les comptes cette mention : « A Jehan Besson et Anthoine Barbarin, tailleurs d’images pour leur peine d’avoir taillé et parfait quatre images de pierre de Saint-Leu. Chaque image 22 sols, 12 deniers » . Anthoine Barbarin sculptera aussi deux images de prophètes. Que sont devenues aujourd’hui ces statues ? Toujours est-il que pour les fixer, Jehan de Monville, maréchal, fit « huit grands gonds et crampons pour mettre aux piliers corniers, pour tenir les images qui y sont mises. »
Mais voici un arrêt dans l’œuvre d'édification de la tour ! Comment la tour sera-t-elle terminée et couronnée ? Au début, le Chapitre a pris une décision ferme. Il veut que la tour se termine en terrasse et écarté tout projet de pavillon (« quod in summitate Turris S. Romani, fiat quœdam « terrace » et non fiat pavillon ou esguille ») . Bientôt, le 17 avril 1489, Guillaume Gombault, ancien vicomte de Rouen, très expert en ces matières, et Guillaume Duval, architecte de la Ville, à la suite de la visite qu’ils ont faite à la tour en construction, se présentent au Chapitre et affirment que l’œuvre a été bien décemment, honnêtement et utilement conduite et émettent l’avis qu’il faut terminer les « 16 arches » comme elles avaient été commencées. Par ces seize arches, il faut entendre les grandes fenêtres, divisées en quatre, qui apparaissent sur chaque face de ce dernier étage de la Tour Saint-Romain.
Guillaume Pontifs était-il partisan de cette terminaison en terrasse, qui était dans le goût normand, si on en juge par les tours couronnées qui se terminent ainsi ? Il est à penser qu’il préférait un autre projet. Toujours est-il que son zèle se ralentit et que le Chapitre est obligé de déléguer près de lui trois chanoines, Guillaume du Désert, Laurent Sureau et Guillaume Auber pour lui notifier encore une fois qu’ils désirent qu’on s’en tienne à la « terrasse » . Ce n’est point affaire de goût ou de préférence ; c’est affaire d'économie.
La construction d’un pavillon coûterait trop cher. C’est même ce qui leur fait recommander à Pontifs de renoncer aux ornements inutiles et de simplifier la sculpture dans les parties hautes et peu vues. Que de fois les architectes modernes en ont usé de même ! …
Cependant, l’insistance de Pontifs a un peu ébranlé les résolutions… économiques du Chapitre. Il en vient à se demander si un pavillon ne ferait pas mieux que sa fameuse « terrasse » . Pour sortir de l’incertitude, il délègue alors quatre chanoines pour conférer à ce sujet avec les bourgeois de la Ville, les Echevins et les personnes ayant des goûts artistiques. Un rapport est présenté à la suite de cette réunion du 12 juin 1470 (G. 2138) , qui définitivement adopte ce projet de pavillon, c’est-à-dire le projet de Guillaume Pontifs. C’est ce grand comble quadrangulaire en hache, couvert d’ardoises, surmonté de deux grandes croix qui termine si élégamment cette grande tour de 250 pieds de haut.
Ces hésitations avaient interrompu les travaux. On les reprend lentement. En 1475-1476, on s’occupa surtout des auvents ou abat-sons qui coupent les hautes fenêtres et datent de la construction. Eux aussi ont soulevé maintes discussions. Le 19 mai 1472, le Chapitre conclut que dans la partie orientale de la tour, on apposera des montants, arches et mainneaux de pierre et ensuite (postmodum) des auvents. Quand cette partie aura été améliorée, on verra ce qu’on fera des autres côtés. Le 11 septembre 1474, on se résoud à faire des auvents, vers Saint-Herbland et vers l'église de la Madeleine, et enfin, le 2 mars 1475, on conclut encore que les maîtres de la Fabrique, sur le conseil du Chapitre, feront faire les hauts-vents demandés sur la dernière partie de la Tour Saint-Romain, avec les fourmements et les claires-voies d’en bas, c’est-à-dire la balustrade qui règne à la base du comble.
En 1476, les couvreurs Guillaume Fauterel, Robinet Beauchamp, et Le Caron, lattent et couvrent d’essente en bois ces auvents « pour deffendre et garder ce beffroi de la Tour Saint-Romain du côté de la nef » . On monte alors plus de deux milliers d’essente. Ces auvents formés de « pannes et de frettes » sont scellés au plâtre et retenus par des crampons « ployés à équerre » , fournis par le serrurier Jean de Herupy. En 1478, on établira encore ces auvents en essente du côté du Pot d’Etain. Dès 1476, on aménagera aussi dans la tour, ce curieux degré ou escalier en bois, reproduit par Viollet-le-Duc et dont les montants superposés forment comme une sorte de cage. C’est l’œuvre de deux charpentiers rouennais, Thomas Godefroy et Jean de Saint-Nicaise, qui ont « travaillé à asseoir colombes au degré du haut du dit Beffroy et ont fait les encoignements du dit degré au-dessus du plancher » . Ils installeront aussi cinq petits planchers au-dessous des petites cloches du beffroi.
La charpente du comble et la couverture durent être terminés en 1478. En effet, à cette date, les charpentiers Colin Levesir et Colin Canteleure établissent de très hauts établis au sommet de la tour ; les couvreurs Nicolas Fautrel, Colin Lebourgeois profitent de l'été pour latter et couvrir en ardoises ; dont deux milliers sont achetés à Jehan Duval, de la paroisse Saint-Vincent. Détail curieux : à la même époque on couvre, mais en tuiles, la nef de l'église du côté de la cour d’Albane. On commence aussi certains travaux de plomberie qui sont exécutés par Robin Luce et Robin Eloy, qui emploient pour la couverture en plomb, pour la bavette de la crête et pour les chéneaux, des anciens plombs, refondus au feu de bois ou de gloë, provenant de la Maison de l’Œuvre, rue aux Juifs, et de la Grande Maison (G. 2508) . Ils recouvrent particulièrement de plomb « quatre huys étant au pavillon de la Tour Saint-Romain, afin que ceux huys ne puissent souffrir des pluies » . Ce sont les « huys » qui existent encore sur la dernière balustrade.
Bien antérieurement, le Chapitre avait décidé d’orner le comble de soleils en plomb. Tout d’abord, on n’en fit faire que deux, puis ils parurent si beaux qu’on décida de faire faire deux nouveaux solares, semblables aux deux déjà existants. Il est à penser aussi que les petits hublots ouverts dans le comble étaient décorés d’ornements en plomb en forme d'étoiles. D’après Fallue, le Chapitre fut tellement ravi de cette décoration qu’il récompensa Pontifs en lui offrant 14 « blancs » à la marque du soleil, pour lui rappeler le motif principal du grand comble.
Il ne nous a pas été donné, par contre, de rencontrer la mention des deux grandes croix et de la crête fort originale que Viollet-le-Duc a reproduite, ainsi que la décoration de chevrons et de feuilles en plomb et étain, qui recouvre le membron de la charpente.
En 1479, on mettait la dernière main aux ouvrages de la Tour Saint-Romain et Guillaume Pontifs était occupé à cramponner, c’est-à-dire à relier entre elles les claire-voyes ou balustrades, soit avec des os de mouton scellés au plomb, soit avec des goujons. En même temps, on posait la statue d’une Sibylle « dans une encoignure de la tour, du côté de la cour d’Albane » . Ne serait-ce point une figure de femme placée sur un chapiteau, à l’angle de la balustrade, mais aujourd’hui décapitée et retenue tant bien que mal par un tenon en fer ?
Dès lors, l’œuvre de Guillaume Pontifs était terminée. Maintes fois depuis, on a dû y apporter quelques réparations, particulièrement au comble, qui fut l’objet des discussions que nous avons indiquées d’après les délibérations capitulaires. Toutefois, ce dernier étage si caractéristique de la Tour Saint-Romain n’a jamais été modifié et les travaux actuels de restauration ne pourront que nous la restituer complètement dans son aspect primitif.
Certes, notre région normande a toujours été à l’abri des grandes perturbations sismiques, si nombreuses sur certains points du globe, souvent éprouvés par de lamentables catastrophes. Au cours des siècles, toutefois, on peut noter différents tremblements de terre qui ont été relevés dans nos vieilles chroniques, toujours prêtes à recueillir les faits qui leur paraissaient mystérieux et dont Farin, notamment, dans son Histoire de Rouen, a dressé une nomenclature que nous compléterons.
Le nombre de ces tremblements de terre — est-il besoin de le dire ? — est en somme fort peu considérable, quand on compare la statistique générale des secousses de tremblements de terre dans le monde entier. Qu’est-ce que nos petites secousses normandes, à côté des mille cent quatre-vingt-quatre tremblements de terre qui ont eu lieu de 1865 à 1873 ; à côté des seize secousses ressenties en Suisse dans la seule année 1881, ou des cinq cents secousses annuelles du Japon, le pays classique des catastrophes sismiques ?
Au Moyen Âge, les tremblements de terre — même légers — étaient souvent une cause de terreur pour les populations superstitieuses, qui y voyaient des présages de malheur et de calamités publiques, en se rapportant surtout aux récits de l’Apocalypse. Chose curieuse, le mot « tremblement de terre » n’était pas alors employé pour désigner ces secousses sismiques. Il est relativement très moderne. On disait alors un « terremot » ou un « terreumet » ou une « terremote » . Dans les Dialogues de Saint-Grégoire, on trouve, par exemple, que « Rome ne sera pas dévastée par les gens, mais par les turbeillons, les tempêtes et les terreumet » , et la Chronique d’Angleterre cite « un grand terremote qui fut par toute l’Angleterre » .
De même, la Chronique de Charles VII, à propos d’une catastrophe semblable à celle de la Calabre et de la Sicile, dit « qu’est allée en ruines par le même terremote ou tremble-terre, la moitié du pays de la Pouille » . En patois normand, le mot est aussi employé, puisque Robert Wace, dans son poème célèbre sur l’Immaculée Conception, relatant la légende de la Mort de Marie, d’après Meliton, montre l’apôtre Jean enlevé au ciel au pied de la croix, pendant un tremblement de terre.
C’est même sous cette forme normande qu’est indiqué peut-être le premier « tremble-terre » signalé en Normandie dans la Chanson de Roland, pendant la bataille de Roncevaux :
Ce tremblement de terre qui se fait sentir de l’abbaye du Mont-Saint-Michel à la Seine est peut-être un peu légendaire, comme les phénomènes physiques, la tempête, le vent, la pluie de sang qui accompagnèrent la mort de Roland. Nos vieilles chroniques normandes citent encore deux tremblements de terre qui furent ressentis à Rouen : l’un, en 890, précédé par l’apparition d’une comète qui, pendant quatorze jours, se promena au Nord-Ouest, au-dessus de Canteleu, et projeta une grande lumière ; l’autre, signalé par la Chronique d’Angers et qui se produisit le mardi de Pâques, 16 avril 944, « au chant du coq » . Un troisième, qui eut lieu après un hiver long, rude et rigoureux, est fixé, d’après le Chronicon saxonicum, au 13 mai 1020.
Au XIIe siècle, on ne signale à Rouen qu’un tremblement de terre, en 1136, mais il se fit ressentir dans des circonstances dramatiques. En effet, quelques mois auparavant, en septembre, le feu, ayant pris dans les bas quartiers de la ville, avait dévoré toute la rue Grand-Pont jusqu’à la porte Beauvoisine, gagnant même l’abbaye de Saint-Ouen et l’abbaye de Saint-Amand. Le « tremble-terre » survenant ensuite renversa les petites maisons que les flammes avaient épargnées et ébranla les quelques monuments qui subsistaient. Est-ce ce tremblement de terre que Farin place en 1142 ? On ne peut le penser, car il le signale à une date différente de celui de 1136. « La terre, ajoute-t-il, trembla deux fois pendant la nuit » . Il est à penser que c’est celui que le vieux chroniqueur Nagerel indique en 1144, comme faisant trembler les lits et qu’accompagna une pluie de sang au Petit-Quevilly, à Saint-Julien et aux Andelys !
Au XIVe siècle, les secousses sismiques sont rares. Les chroniqueurs ne signalent, en effet, qu’un seul « tremble-terre » en 1315, année déplorable, où des pluies continuelles, noyant les récoltes, occasionnèrent une longue disette. Plus sérieux fut celui qui ébranla tout Rouen, le 29 juin 1522, pendant l’octave de la fête du Saint-Sacrement, d’une série de secousses très violentes qu’un texte qualifie d’ « épouvantables » .
Farin n’a eu garde d’oublier ce tremblement de terre qui dut émouvoir la population rouennaise, car, le lendemain, eut lieu à travers la ville une procession générale, comme celles qui ont lieu en Italie et où saint François est particulièrement honoré comme protecteur contre les terremotos. À la fin du XVIe siècle, les chroniqueurs citent encore quelques secousses de tremblement de terre, en 1580, qui furent particulièrement sensibles au Havre.
Dès les premières années du siècle suivant, un tremblement de terre assez violent fut ressenti à Rouen en 1608, qui rendit nécessaire la reconstruction de l’escalier du degré du Palais-de-Justice, accédant à l’entrée de la salle des Procureurs ou Pas-Perdus. C’est vraisemblablement à cette époque que l’escalier fut rapporté dans l’angle Sud, telle qu’en fut, de nos jours, tentée la restitution, non sans controverses. L’année 1691 pourrait être aussi appelée l’année des tremblements de terre. On ressentit, en effet, deux secousses à Rouen, mais elles n’eurent pas de suites graves. Un autre mouvement sismique se produisit le 22 septembre de l’année suivante, mais sans causer aucune catastrophe. La population rouennaise n’avait pas besoin, du reste, de ce nouveau malheur, quand on songe que, par suite de la disette et des épidémies qu’elle détermina, quinze mille habitants, au dire de Masseville, moururent de 1692 à 1694. Un souvenir nous reste de ces temps si terribles, c’est l’avenue de Saint-Paul, alors appelée le Cours-de-Paris, et qui fut créée par les artisans sans travail, au moyen de remblais extraits de la côte Sainte-Catherine.
Est-ce parce que les mouvements sismiques ont été enregistrés avec plus de soin et de régularité ? Est-ce parce qu’ils furent, en réalité, plus nombreux ? Mais on compte beaucoup plus de tremblements de terre à Rouen et dans la région, au XVIIIe siècle, que dans les époques antérieures. Le 4 octobre 1711, vers huit heures du soir, ce sont tout d’abord deux secousses consécutives du Nord au Sud, qui causent un phénomène assez curieux : le débordement de toutes les eaux souterraines dans les rues. En 1755, le 1er novembre, il faut encore signaler un léger tremblement de terre qu’on ressent à Rouen et aussi au Havre.
Le tremblement de terre de 1769 est plus curieux et on possède sur lui de nombreux détails. On le constata à Rouen même, mais il semble avoir eu son centre à Aclon. Voici en quels termes le Journal des Annonces de Normandie le relate pour Rouen où il se produisit le 1er décembre :
« Aujourd’hui, à 6 h. 29, du soir, le ciel étant calme et les étoiles brillantes, on a ressenti un léger tremblement de terre qui a duré environ une minute. Il a été précédé d’un bruit sourd venant de l’Ouest. Nombre de personnes l’ont ressenti très sensiblement : les chaises des maisons ont remué et les boiseries de plusieurs logis ont craqué » .
Ce tremblement de terre se propagea de différents côtés à Flamanville, à Fauville, à Limésy, où on ressentit deux secousses, séparées par deux minutes, dont la seconde plus forte. Deux habitants, le sieur Libert, cuisinier du marquis de Limésy, et le sieur Picot, disent qu’ils ont vu alors un corps lumineux, « divisé en particules ignées » , une sorte de pluie de feu, que l’un d’eux compare à une fleur d’œillet qui s’épanouit. En réalité, il s’agit d’une aurore boréale, qu’on aperçut aussi dans la vallée de Saint-Aubin, près de Dieppe.
À Aclon, on ressentit tout d’abord une première secousse légère, puis une seconde à sept heures et demie, très forte, et enfin d’autres pendant la nuit. « Plusieurs briques du château d’Aclon, dit une lettre adressée au Journal de Normandie, sont tombées ; la roue du tournebroche est tombée dans la cuisine. Une partie de la couverture du colombier a croulé » .
À Veules, la secousse fut assez forte, les cheminées et les pignons sont tombés ; les portes fermées au verrou et les fenêtres se sont ouvertes. Chacun a cru être à son dernier moment » .
« J’ai cru que ma maison allait tomber, écrit un autre correspondant, qui demeure à trois heures de Dieppe. Tous les particuliers qui m’environnent en ont senti autant. Plusieurs ont été si émus qu’ils sont tombés sans connaissance. Cinq quarts d’heure après, une seconde secousse a eu lieu, mais elle n’était pas le vingtième de la première » .
À Fauville, les habitants sentirent la terre trembler sous leurs pas et deux personnes revenant de la foire de Bennetot, tombèrent la face contre terre.
Quelle était la cause de ce tremblement de terre ? Pour le savoir, le Journal des Annonces de Normandie fit appel aux « physiciens » , mais le chimiste apothicaire Guesnon, qui demeurait rue Coquerel, en face Saint-Maclou, ne semble avoir fourni dans son long mémoire, que des explications assez embrouillées sur la « foudre terrestre » et les « météores bitumineux » . Il semble voir plus juste, quand il écrit que « la contiguïté, l’élasticité et la flexibilité des parties du globe sont autant de causes qui concourent relativement à produire un choc et à nous transmettre au même moment, l’impulsion subite qui les a mises elles-mêmes en mouvement » . C’est un peu la théorie tectonique actuellement à la mode ! …
En 1773, du 17 février au 22, ouragan, grands vents et aussi légères secousses de tremblement de terre. Du coup, le clocher de l’église des Augustins, rue Malpalu, s’effondre et disparaît. Au près de la Bourse, un pan de l’enceinte murale de la ville, qui avait toujours résisté, dégringole et une pierre pesant 300 livres est jetée sur le quai. En juillet, apparaîtra aussi, à neuf heures du soir, un météore qui traversera rapidement l’atmosphère.
Deux ans après, le 30 décembre 1775, nouvelle perturbation sismique, peu importante à Rouen, mais très sensible à Caen, et dans toute la Basse-Normandie. À 10 h. 32, on perçoit un bruit sourd, puis une première secousse qui dure deux secondes, suivie d’une autre, très violente, qui s’accélère et devient très violente, du Sud-Ouest au Nord-Est. De tous côtés, on signale alors les incidents habituels : tuiles enlevées, craquement des poutres, déplacement des meubles, cliquetis des vitres. Une pierre tombe de l’église Notre-Dame et fracasse le bras d’une femme ; une autre blesse un homme qui doit être trépané. Des ouvriers qui travaillent dans une carrière, à cent cinquante pieds de profondeur, près de l’abbaye de la Trinité, ressentent plus violemment la secousse. Un navire échoué sur la vase de la rivière glisse et s’abat, tandis que les bestiaux dans les prairies de Yaucelles s’enfuient apeurés.
Le mouvement se prolonge dans toute la région : la tour de l’église d’Hérouville est endommagée ; celle de Cormelles est renversée ; la contretable de l’église d’Éterville est déplacée ; une maison à Cheux s’écroule ; de même, aussi, à Hérouville. À Saint-Lô, la secousse a été forte, ainsi qu’à Falaise ; elle est plus faible à Bayeux et à Alençon. D’après les observations des savants et ce que rapportent des pêcheurs, le centre du mouvement sismique aurait été en mer. Sur ce tremblement de terre, l’Académie de Rouen reçut une communication de Blondeau.
Il nous faut ensuite passer au XIXe siècle pour enregistrer de nouveaux « tremble-terre » aussi anodins que les précédents. Le 30 décembre 1848 — ce mois de décembre semble assez favorable aux phénomènes sismiques — un tremblement de terre, à peine perceptible à Rouen, est ressenti au Havre, dans la direction Nord-Ouest au Sud-Est, à six heures et demie et à sept heures du soir. Il est comparable au roulement d’une forte voiture et est surtout sensible entre Grainville et Ingouville.
Une autre secousse, dont le centre est dans la région du Havre, se produit, le 1er avril 1853, à onze heures un quart du soir. La secousse dure deux secondes, agite les meubles, portes et fenêtres dans la direction Nord-Ouest au Sud-Est, comme celle de 1848. On la perçoit à Honfleur assez légèrement, mais précédée d’un bruit sourd, à dix heures trois quarts ; à Caen, surtout dans les étages supérieurs des maisons et à l’Hôtel-de-Ville ; à Lisieux, où une charpente d’une maison en construction est renversée.
Un des derniers tremblements de terre enregistré fut celui du 14 septembre 1866, dont les secousses oscillatoires furent perçues un peu partout à Rouen, fort légèrement, de l’Est à l’Ouest, particulièrement dans les quartiers avoisinant la Seine. Ce mouvement était, du reste, général dans toute la France, et fut ressenti à Paris, à Orléans, à Tours, à Angoulême, à Limoges, sans provoquer, du reste, aucuns dégâts.
Il en fut de même des secousses enregistrées à Rouen, le 28 janvier 1878, qui furent notées à Bolbec, à Saint-Denis-d’Aclon, à La Rivière-Thibouville, vers midi ; à Dieppe, au Havre, à Trouville et à Deauville. On constata l’influence de ce tremblement de terre sur les animaux et particulièrement… sur un perroquet qui tomba paralysé, comme s’il avait mangé du persil ! Un dernier terremote, comme on disait au Moyen Âge, vint encore ébranler légèrement notre ville le 30 mai 1889 ; mais il résulte des constatations que nous venons d’énumérer et dont nous avons recherché les origines au cours des siècles, que le vieux sol normand est solide et que nous n’ayons point à redouter des catastrophes semblables à celles qui jettent souvent le deuil dans des pays moins favorisés que le nôtre.
Connaissez-vous Gobineau, et les idées « gobiniennes »
? Savez-vous que les théories générales exposées par cet écrivain profond, oublié dans son pays et exalté passionnément en Allemagne, dominent et inspirent actuellement presque toute la politique mondiale ?
Savez-vous que des idées de Gobineau sur l’inégalité des races est sortie toute la doctrine du « nationalisme » et aussi celle de « l’impérialisme » ? Savez-vous que cet étrange comte de Gobineau, diplomate, historien, orientaliste et poète, esprit aventureux et caractère indépendant, aimait à rappeler son origine normande, et savez-vous qu’il a vécu longtemps dans notre pays ?
Toute sa vie, le comte Arthur de Gobineau resta à peu près inconnu en France. Son dédain et son mépris des foules, une certaine hauteur dédaigneuse, écartèrent de son œuvre le suffrage du grand public. Il n’en est pas de même aujourd’hui. Mais ce qui est curieux, c’est que ce retour de l’opinion sur la valeur de Gobineau est surtout dû aux écrivains allemands et particulièrement à Louis Schemann, qui avait rencontré Gobineau chez Richard Wagner, enthousiaste des idées et des théories de l'écrivain français.
Aujourd’hui, cependant, l'œuvre de Gobineau a été analysée de tous côtés par Albert Sorel, par Ernest Seillère, par Robert Dreyfus, par Jacques Morland, qui, en publiant les Pages choisies de Gobineau, a vulgarisé les idées maîtresses de l'écrivain. On s’aperçoit même que bien des théories philosophiques — notamment celles de Nietzsche, dont on nous rebat les oreilles — sont en germe chez Gobineau, et c’est pour les mieux approfondir qu’il s’est fondé il y a quelques années en Allemagne une Société Gobineau, Gobineau-Vereinigung, qui compte parmi ses membres les penseurs et les artistes les plus divers : Paul Bourget, Edouard Schuré, Max Muller…
Comme on le voit, Gobineau n’a pas à se plaindre de la postérité, s’il fut un peu négligé par ses contemporains. Tout jeune cependant, il s'était fait remarquer par une incroyable puissance d’imagination et de travail et par la variété de ses connaissances. Secrétaire de Tocqueville qui le poussa à entrer dans la carrière diplomatique, il fut l’ami de Rémusat et de Mérimée, dont la Revue des Deux Mondes a publié les lettres.
Il fut le familier du roi Georges V, le correspondant de Viollet-le-Duc, le partenaire brillant de Wagner, en d'étincelantes conversations. Taine l’appréciait fort et aussi Renan.
Pendant toute sa carrière, sa merveilleuse flexibilité de travail lui permit de passer de poèmes, comme les Adieux de Don Juan, à une tragédie comme Alexandre le Macédonien, qu’on a peut-être eu le tort de rééditer, car elle ajoute peu à la gloire de Gobineau ; de romans historiques ou d’aventures, comme l’introuvable Ternove, qu’André Hallays a pourtant retrouvé, à un Traité d'écritures cunéiformes ; d’un recueil de nouvelles, comme les Nouvelles asiatiques, qui contiennent de menus chefs-d'œuvre, à l'Histoire des Perses ou à ce beau livre des Religions et des Philosophies dans l’Asie centrale ; d’un catalogue d’intailles antiques, aux Scènes historiques de la Renaissance, évocation vivante, dramatique d’une époque, par un poète visionnaire, œuvre imparfaite peut-être, mais qui contient des idées de génie. « Vous êtes un étrange homme, écrivait Mérimée à Gobineau. Vous êtes diplomate et vous faites de l’archéologie. Vous allez en Grèce et vous y faites un tableau du moyen âge en France. Et maintenant, voilà que vous faites des vers ! »
Et toute cette œuvre variée, diverse, multiple, Gobineau l'écrivit un peu dans tous les coins du monde, à Francfort, où il connut Bismarck, qui y préparait la grandeur allemande, et le baron de Prackesch, disciple de Metternich ; à Téhéran, où il s'était lié avec tous les savants persans ; à Athènes, chez ces Grecs dont il n’aimait guère la faconde rusée et qu’il trouvait « sémitisés » ; au Brésil, pays nouveau et sans passé, où il se serait fort ennuyé sans l’amitié de Don Pedro, cet empereur philosophe auquel il servit ensuite de cicérone dans un voyage en Europe ; plus tard encore, en Norvège, où il se lia avec un de ses plus fervents admirateurs, le prince d’Eulenbourg, en Norvège, où il retrouvait le pays de sa race…
La race, l'idée de race, c’est en effet ce qui domine toute l'œuvre de Gobineau ! C’est l’idée qui revient dans tous ses écrits, mais qu’il exposa surtout tout au long dans son grand ouvrage, paru en 1851, sur L’Inégalité des races humaines. Comment la résumer, sinon dans la supériorité de la race blanche sur toutes les autres ; de la supériorité du type blanc sur le type noir et sur le jaune, et parmi les blancs, du pur Aryen sur le Sémite pur ? Gobineau constituait ainsi une sorte de hiérarchie ethnique, hiérarchie qu’il savait sans durée et sans fixité, parce que les races ne cessent de se mêler, de s’amalgamer, et, par suite, de se détruire. Cette loi inéluctable du mélange des races, sans tenir compte des autres facteurs de l'évolution humaine, le climat, le sol, les lois, les croyances, l’influence des grands génies devait, selon lui, amener un abâtardissement fatal et une décadence irrémédiable du genre humain. Ces constatations, poussées jusqu'à l’outrance et au paradoxe, furent, pour Gobineau, la source d’un pessimisme hautain et attristé, qui lui fit considérer comme une « dégénération » , l’envahissement des démocraties dans nos temps modernes. Comme Flaubert, il prévoyait l’arrivée d’un « muflisme universel » et il avait coutume de résumer ses idées dans cette formule originale : « L’homme ne descend pas du singe, il y retourne ! »
Aristocrate, Gobineau, toute sa vie, chercha donc à constituer la notion d'élite. Il l’a tout d’abord cherchée dans la race, et suivant une méthode qu’on retrouve dans toute son œuvre, appuya sa doctrine d’un exemple. Son Histoire des Perses en est la démonstration vivante. Il l’a cherchée ensuite dans la famille, en un livre dont nous aurons à reparler et auquel il attribuait la plus haute importance ; — dans la famille, où il admet que renaissent, comme en raccourci, les supériorités ataviques de la race, surtout si elle n’est pas déracinée, suivant un terme que Maurice Barrès lui a emprunté.
Enfin, cette notion de l'élite, en ses derniers ouvrages, Gobineau l’a poursuivie encore dans l’individu même. À défaut de la noblesse de la race, il pense que peut subsister une noblesse de devoir, de vertus, d'énergie et d’honneur, chez certains êtres individuels, prédestinés en quelque sorte ! Et dans un de ses derniers et plus étranges romans, Les Pléiades, il dénomme ces êtres qui concentrent tous les éléments nobles en leur personne, les « fils de roi » , les Calendar.
À peine Gobineau estime-t-il cette aristocratie mondiale à 3 000 types. Quant au restant de l’humanité, il se divise en trois classes : les Imbéciles , les Drôles et les Brutes, qu’il dépeint ainsi : « Une barbarie sauvage, maussade, hargneuse et laide qui tuera tout et ne créera rien » . Et par là, par ce mépris d’une humanité inférieure et par cette exaltation d’une aristocratie victorieuse, Gobineau se rapproche de Nietzsche. Ses « fils de roi » ne sont-ils pas, en effet, les proches parents du Surhomme du philosophe allemand et des « saints » et des « héros » de Wagner ?
Gobineau avait, du reste, fixé ce type d’humanité supérieure dans quelques personnages de ses scènes historiques de la Renaissance, dont la force et la puissance s’embarrassent peu de scrupules : César Borgia, Jules II, Savonarole.
Écoutez, par exemple, Alexandre VI excusant auprès de Lucrèce, César Borgia qui vient d'étrangler son beau-frère. Lisez cette scène si hardie :
Ne reconnaît-on pas là les théories audacieuses que Nietzsche, qui n’a jamais cité Gobineau mais qui connaissait son œuvre, a exposées dans sa Généalogie de la morale et dans Au-delà du bien et du mal ?
Du reste, que d’autres points de contact, que d’autres affinités entre les deux penseurs ! Gobineau n'écrivait-il pas, par exemple, pour la grande joie de ce cynique Mérimée, que le « fanatisme, le luxe, les mauvaises mœurs et l’irréligion n’amènent pas nécessairement la chute des sociétés ! » Tout en se proclamant catholique avec véhémence, ne repoussait-il pas la piété et la résignation chrétienne, s'étendant sur les petits et les humbles, lui opposant « le renoncement dédaigneux, stoïque et digne de la morale païenne » ? Nietzsche, on le sait, a poussé plus loin le paradoxe en stigmatisant « cette morale de souffrants, de malades et d’esclaves, principe de la dégénérescence de la race européenne » .
L’anéantissement de nos races européennes, cet étrange prophète qu’est Gobineau le prévoyait, et il pensait qu’il se produirait non seulement sous l’effort des Japonais réveillant la race jaune, mais aussi avec l’appui de la Russie asiatique, mère de toutes les grandes invasions. Il avait ainsi prévu la Russie des Soviets et le règne de la terreur bolchevique. Son dernier poème, Amadis, n’est, du reste, que la vision des derniers Aryens luttant sur le sol de France contre l’horrible invasion jaune. Quant à notre pays, malgré la fusion des races, il lui semblait que les éléments francs avaient pu y maintenir longtemps un cadre solide, mais il le voyait céder sous la prépondérance de l’esprit méridional, anarchiste, anti-social. Il haïssait le Midi « où l’on parle trop » , cette éloquence verbeuse « faite pour séduire et tromper… qui ne peut vivre que chez les peuples dégénérés qui n’ont plus de volonté commune et qui, incertains de leurs voies, se tiennent à la disposition du dernier qui parle » .
Est-ce pour cela que Gobineau, qui était de famille bordelaise, renia toujours ses origines méridionales, pour se rattacher à notre race normande, forte et prudente ? Toujours est-il qu’il a consacré tout un livre original, L’Histoire d’Ottar Jal, pirate norvégien, à nous montrer, suivant ses théories, les origines de sa propre famille, où avaient persisté toutes les vertus de la race des Vikings. Et voici comment il expliquait cette filiation, dans le roman somptueux et touffu, auquel toute l’histoire de ses ancêtres Aryens sert de cadre et qui se déroule presque en entier dans notre pays normand.
Donc, au IXe siècle, cet Ottar Jal, descendant de la race royale des Ynglingas, trouvant son domaine trop resserré à l’extrémité des côtes scandinaves, aurait vogué sur son drakkar vers de nouvelles terres.
Après de nombreuses aventures, après quelques courses le long des rivages anglais et à l’embouchure de la Loire, Ottar Jal, uni à Rollon—notre vieux Rollon—aurait conquis toute la région forestière et marécageuse du Bray normand.
Célébré par les chanteurs des sagas, à l'égal des dieux scandinaves, Odin, Bragi, Sigmund, que la littérature wagnérienne nous a rendus familiers, Ottar-Jal aurait péri en une dernière expédition en Angleterre, dans le combat de Wodansfield. Il avait cependant sur sa terre féodale fait souche d’une descendance guerrière. Son fils, Ragnwald, s'établit à Gournay.
D’autres, Hugues, qui se fit chrétien et fit apporter à Gournay les reliques de saint Hildevert ; Hugues II, Gérard, qui prit part aux Croisades ; Hugues IV, continuèrent la race, dont une branche, transportée en Angleterre, s'épanouit dans la famille des comtes de Gurney, qui existe encore. Hugues IV, par sa femme, Juliette de Dammartin, devint possesseur du château de Trie, « la dernière place de guerre française de ce côté, a écrit Gobineau, placée à l’issue de la vallée, entre des bois épais et couverte, à distance d’un quart d’heure, par un réseau serré de postes armés » .
De cette famille de Gournay, de la branche de Renaud fils, de cet Hugues IV, se sépara, au XVe siècle, la famille des Gauvain ou des Gaubinot—simple surnom—qui, par le Berry et le Poitou, gagnèrent le pays bordelais, où ils s’installèrent, tout d’abord hommes d’armes, francs-archers, puis armateurs, marins, montrant toujours les qualités d’un sang libre, peu fait pour les besognes disciplinées. C’est de ces derniers descendants, dont l’un fut conseiller au Parlement, dont l’autre fut officier de la Garde royale, que se réclamait le comte Arthur de Gobineau, mais surtout de son ascendance normande, de cet Ottar Jal, « fils de roi et fils de dieux » .
Pendant son séjour en Suède, faisant une excursion aux rochers de Djursholm, dont le granit diapré, velouté de mousse sombre, sort des flots bleus, Gobineau s’arrêta tout à coup devant un vieux mur qui dominait la roche. Il était profondément ému, nous a conté un de ses amis, le prince d’Eulenbourg.
« Ceci fut le burg d’Ottar Jal » , s'écria-t-il.
Et comme son compagnon l’interrogeait du regard : « Oui, reprit-il avec une conviction absolue et grave, c’est d’ici que je sors — je le sens. » Ainsi que l’a écrit un de ses biographes, Gobineau, parlant de ses ancêtres, était profondément convaincu. Il se sentait fait à la ressemblance de cet Ottar Jal qu’il jugeait « compréhensif, indépendant et patient » , et il revivait comme il le pouvait dans son siècle, la vie intense et énergique de ce « cousin » — le mot est de lui — de cet ancêtre scandinave.
Hanté par cette idée de race qui se retrouve en tout et partout, le comte de Gobineau voulut revivre au même endroit que ses ancêtres, dans ce pays de Bray qu’il connaissait fort bien, où les moindres noms de village lui rappelaient les noms des compagnons d’Ottar Jal. À la mort de son oncle, Thibault-Joseph de Gobineau, un original qui avait fait la guerre en Espagne, avait capturé un brick anglais, et qui était l’intime de Talleyrand, Gobineau revint, en 1857, à Gisors, pays de sa race. Il se trouvait en Perse, raconte Kretzer dans son ouvrage Graf-Gobineau, quand il apprit que le château de Trie (ou de Trye, suivant l’orthographe préférée de M. De Gobineau) , qui appartenait au comte de la Ferronnays, était mis en vente. Par lettre, il confia alors à sa femme le soin de chercher une propriété, lui recommandant surtout que ce ne fût pas « une maison à contrevents verts » . Signalé à Mme la comtesse de Gobineau, d’origine créole, par une de ses amies de Gisors, le château de Trie, où Gobineau voulait reconstituer l’ode de ses ancêtres scandinaves, fut alors rapidement acheté.
De l’ancienne forteresse d’Hugues IV, il ne restait plus que quelques vieux pans de murs, la porte d’entrée, des souterrains, une vieille tour. Dès 1520, Adrienne d’Estouteville avait fait démanteler les tourelles que recouvre le manteau vert des lierres et des vignes vierges et quand, en 1767, Jean-Jacques Rousseau était venu y abriter sa misanthropie romanesque, acceptant l’hospitalité du prince de Conti, il avait dû se contenter d’une pauvre tour à poivrière qui existe encore. Restait aussi un corps de logis, transformé en pavillon de chasse par le prince.
C’est là, dans ce site retiré et solitaire où plane le souvenir du philosophe genevois, que vint habiter le comte de Gobineau, sa famille et ses deux enfants, Mme de Guldencrone et son autre fille, Mme Christiane de Gobineau, aujourd’hui Mme Maxime Serpeille. Comme Rousseau, le comte de Gobineau aurait pu écrire : « Le château est vieux, mais le pays est agréable » . On voit du reste, par maints passages d'Ottar Jal, qu’il connaissait merveilleusement la région et en possédait fort bien l’histoire et la légende. Il a écrit notamment sur le miracle de saint Hildevert et sur la Rouge-Pierre de Gournay des pages qui resteront, et il aimait à rappeler que Trie avait dû être une station celtique, comme en témoigne un dolmen magnifique, la Pierre trouée, et plusieurs monnaies bellovaques qu’il avait retrouvées dans le château même.
En cette villégiature paisible, Gobineau, qui était un admirable sculpteur, et qui, depuis son séjour à Athènes, s'était épris profondément de cet art, avait installé un atelier. On pouvait y voir sa petite statuette de Pia Colonna, d’après Dante ; deux médaillons, L’Espérance et La Charité, des statuettes d'Amadis, d'Alexandre divinisé et un buste de la reine Marguerite d’Italie. Il nous semble bien que c’est lui qui figure dans ce beau portrait que la comtesse de la Tour fit en 1875, du comte de Gobineau, son vieil ami, et où il est représenté dans toute son aristocratique allure à la Van Dyck, les cheveux argentés et bouclés, le visage mat avec la moustache aux pointes dressées et la barbiche à l’impériale, avec son grand air de noblesse et d’intelligence.
Gobineau était tout à ses travaux, quand éclata la guerre de 1870. Il en fut attristé et meurtri, au point que son caractère en fut bouleversé. Cette lutte ardente, à côté de l’Allemagne pacifique et philosophique qu’il avait connue et à laquelle il devait tant, lui avait fait apparaître une Allemagne soldatesque, brutale et insolente, qu’il aurait voulu ignorer. De plus, son esprit divinateur lui avait fait prévoir nos défaites. Il jugeait sévèrement les tendances nouvelles de la politique où s'était aventuré le régime impérial. Ainsi que l’a écrit M. Jacques Morland, Gobineau découvrait dans la politique française, au regard des théories de l'Essai sur les races, trop de symptômes de décadence et de débilité, pour être surpris au même point que ses compatriotes par les victoires allemandes.
Il osait dire que nous serions battus, et cette franchise, un peu hautaine, ne fut pas sans lui aliéner certaines sympathies, parmi ses amis de Trie-Château. Il essaya cependant d’organiser la résistance autour de lui pour lutter contre l’invasion qui, particulièrement dans ce coin de France, se montra farouche et sanglante. Comme maire de Trie, il intercéda auprès des vainqueurs, de ces princes de Lippe, de Hohenlohe qui ont signalé leurs noms par des incendies et des massacres comme ceux d’Héricourt et de Guitry. Parlant leur langue, il obtint d’eux des ménagements pour son canton — celui de Chaumont-en-Vexin — qu’il représentait au Conseil général, et pour les pays environnants. À l’armistice, la ville de Beauvais lui vota des remerciements publics. On voulait l’envoyer à la Chambre : il fut question de le porter au Sénat. Il n’accepta point ces candidatures. Il ne se représenta même plus au Conseil général.
Il avait vu bien des bassesses, bien des lâchetés, et il était trop gentilhomme pour se plier à tous les marchandages électoraux auxquels oblige trop souvent le suffrage universel.
Aigri par une disgrâce imméritée que lui infligea le duc Decazes, qui n’aimait guère ce diplomate indépendant qu’on avait surnommé « l’Alceste du patriotisme » , atteint par un affaiblissement de la vue lui interdisant toute lecture, obligé de vendre son château de Trie, Gobineau se retira à Rome, où l’amitié du comte et de la comtesse de la Tour dissipait un peu ses idées sombres. De temps en temps, il se rendait à Bayreuth. Wagner se plaisait à l’attirer alors à Wahnfried, où sa conversation étincelante et nourrie d’idées fournissait tant d’arguments à la cause qu’il plaidait alors. En 1882, Gobineau, de plus en plus souffrant, alla passer l'été au château de Chaméane, en Auvergne. Un automne précoce précipita son retour. Le 13 octobre, à son passage à Turin, au moment de se rendre à la gare, il fut foudroyé par une attaque d’apoplexie, et seul, isolé, mourut dans une triste petite chambre d’hôtel…
Ainsi disparut cet étrange personnage d'écrivain, de diplomate, de voyageur, d’ethnologue, d’artiste… Pourquoi rien ne commémore-t-il sa mémoire dans le pays qu’il considérait comme le berceau de sa famille ? Pourquoi nul souvenir pour celui qui, par la synthèse des races, renouvela la philosophie de l’histoire et dont les idées prophétiques — paroles d’un voyant — sont en train de mener le monde ? …
Bon nombre de Rouennais ne sont point sans connaître la Synagogue israélite de Rouen, installée dans l’ancienne église Sainte-Marie-la-Petite, à l’angle des rues de la Prison et des Bons-Enfants.
On sait que cette synagogue a été transportée de nos jours dans cette ancienne église supprimée, mais il existait bien antérieurement d’autres synagogues à Rouen, et leur histoire très ancienne est liée à l'établissement des Juifs à Rouen et en Normandie.
Très vraisemblablement, l’ancienne Synagogue israélite se trouvait dans le voisinage de l’ancien Clos-aux-Juifs, qui s'étendait sur l’emplacement actuel du Palais de Justice, augmenté de la place Verdrel et de la partie Nord de la rue Saint-Lô. La situation de ce véritable ghetto peut aujourd’hui paraître bien centrale, quand on sait que, généralement, les juiveries du Moyen Âge étaient placées en dehors des villes, formant comme une cité à part. Ainsi en était-il dans différentes cités et l’on connaît le Ghetto de Rome, la Giudecca de Venise, le quartier juif de Prague.
Peut-être, pour Rouen, cette particularité démontre-t-elle que la présence des Juifs remonte à une époque très lointaine. Leur établissement serait, en effet, antérieur à l'époque où notre ville s'étendit au-delà de la première enceinte, laquelle suivait la rue des Fossés-Louis-VIII, les rues Percière et Massacre. On peut penser qu'à cette date très reculée, le terrain du Clos-aux-Juifs était considéré comme situé à l’extrémité de la ville.
A tout prendre, il est à penser que les premiers Juifs qui vinrent à Rouen faisaient partie de certaines communautés syriaques, qui s'étaient, dès la fin du VIe siècle, installées à Paris pour commercer.
À cette époque, on en trouve une petite colonie déjà fixée en Normandie, à Coutances. À Rouen, les Juifs apparaissent déjà très nombreux et très puissants dans les premières années du XIe siècle et, dans des actes de 1203, il est fait mention de leur « ghetto » , inter vicum Judaeorum, dit un acte de tabellionage de 1203. Usque ad terram Judaeam, du côté de Bourdonne, dit un autre acte de 1256.
Dans l’histoire, les Juifs rouennais sont même cités avant cette époque. Le chroniqueur Guibert de Nogent a rapporté, en effet, qu'à la veille de la première croisade prêchée par Pierre l’Ermite sous le gouvernement de Robert-Courte-Heuse, en 1096, les Rouennais fanatisés se jetèrent sur le Clos-aux-Juifs, l’envahirent ; poursuivirent les hommes et les femmes qui, éperdus, se réfugièrent dans une église voisine où on les massacra. Seul, un enfant juif, protégé par la comtesse Hélisende, femme de Robert, comte d’Eu, échappa au carnage, fut baptisé et envoyé dans un monastère très lointain, où il devint un savant et un lettré estimé.
Souvent persécutés, victimes des haines populaires, les Juifs rouennais furent expulsés une première fois par Philippe-Auguste en 1182 et le domaine royal s’empara de leur clos et de leur synagogue, mais ils revinrent en 1198, ayant vraisemblablement acheté leur retour moyennant des sommes considérables. Bientôt, sous Jean-Sans-Terre, le dernier duc normand qui, pour combler le vide de son trésor, avait souvent recours aux prêteurs juifs, ils recouvrèrent peu à peu une puissance considérable dans toute la Normandie. On les trouve partout, transportant leurs comptoirs, à Aumale, à Blangy, à Veules, à Dieppe, à Fécamp, à Harfleur, à Montivilliers, à Verneuil, dans toutes les villes où il existe encore des « rues des Juifs » qui ont conservé leur souvenir.
En ces temps de misère et de détresse, ce n’est pas seulement Jean-Sans-Terre qui fait appel aux Juifs de Normandie, aux Cahorsains et aux Lombards, qui, comme eux, font l’usure et le prêt à intérêts, ce sont tous les grands seigneurs normands. Léopold Delisle, dans son beau livre sur La Condition des Classes agricoles en Normandie, nous a montré que Jean-Sans-Peur fut alors obligé de libérer lui-même tous ses grands fendataires, en leur faisant remise des dettes usuraires contractées par eux vis-à-vis des prêteurs juifs.
C’est ainsi que furent libérés Guillaume Malet de Graville, Jourdain de Valiquerville, Mathieu du Bec, Guillaume d’Annebaut, Hugues de Montfort et jusqu'à une femme Constance, dame de Conches. Partout, on trouve alors mention de ces prêts usuraires qui revêtent les formes les plus subtiles et les plus difficiles à atteindre. C’est Richard du Lendin qui vend sa terre de Hauville en 1220, pour se délivrer de ses dettes envers les Juifs. C’est André Patelier qui vend 12 acres situés à Bos-Normand, aux moines de l’abbaye de Lyre pour se décharger d’une dette contractée par son père envers le Juif Manassès. Ce sont les Templiers de Renneville qui donnent 100 sols tournois pour racheter un de leurs bienfaiteurs, Robert Le Sage, « qui est entre les mains des Juifs » . En 1232, c’est Pierre Godard qui abandonne sa terre, pour payer Manassès, juif de Verneuil ; en 1233, c’est Jean, fils de Honfroi, qui pour se libérer envers les Juifs, vend à l’abbé de Fécamp, une rente d’un demi-muid de blé.
Il n’y a pas jusqu'à un pauvre diable de cuisinier de l’abbaye de Saint-Wandrille, Robert de Brionne, auquel les religieux donnent 14 livres tournois « qu’il doit aux Juifs de Caudebec » , car il existait des Juifs à Caudebec, comme sur tous les points où on se livrait au négoce. Il faut bien dire que l'Église, en interdisant le prêt usuraire aux chrétiens, en avait fait le monopole exclusif des Juifs, qui ne pouvaient guère exercer d’autres métiers que les métiers d’argent, et forcément y devinrent fort habiles.
Si précaire que fût la condition des Juifs, isolés au milieu des populations autant par leurs propres mœurs qu'à cause des haines des citadins ou des paysans, il ne faudrait pas croire qu’ils ne fussent pas garantis et protégés par les lois, surtout en Normandie. Certes, sous la féodalité, le Juif est un serf, il appartient au baron qui en dispose, qui le vend même, avec la licence du roi, de même qu’il a le droit de le repousser de son territoire. En 1255, Henri II vend « ses Juifs » à son frère Richard, comme en 1210 Frédéric II avait vendu tous les Juifs de Palerme. Certes, les Statuts de Saint Louis disent que
Certes, le Juif est tenu comme une sorte de paria qu’on assimile au bétail dans les tarifs de péage, comme celui de Magny.
Cependant, malgré cette hostilité méprisante envers la race juive, que le Moyen Âge considère comme maudite, toute une organisation avait été créée pour les protéger. Cette fonction était dévolue au « gardien des Juifs » , custos Judaeorum, qui exerçait en même temps la fonction de juge. Mathieu Paris indique qu’ils pouvaient déléguer auprès de lui des représentants.
En Normandie, cette fonction de gardien des Juifs, chargé de les défendre contre les seigneurs dont ils étaient mainmortables, fut généralement exercée par le Grand sénéchal, qui devait surveiller tout ce qu’ils pouvaient faire en matière d’acquisition, de commerce et d’usure. Leurs actes de prêts ou de nantissements mobiliers, leurs cédules – chirographœ, – écrites en hébreu, en latin ou en français, étaient conservées dans des dépôts publics, de même que les chartes les concernant, comme celles de Richard Cœur-de-Lion, de Jean-Sans-Terre qui furent longtemps gardées dans la Tour de Londres. Quand Jean-Sans-Terre rendit en leur faveur une ordonnance, il institua leur « gardien » Robert de Villequier. En 1391, Jehan d’Estoutteville fut également gardien et conservateur des Juifs.
Au « gardien des Juifs » , était aussi dévolu le soin de tenir leurs plaids ou assises, où était traité tout ce qui concernait le domaine royal et les contestations particulières, soit d’après les décisions de l'Échiquier, soit d’après des règlements particuliers. Ces plaids se tinrent généralement à Dieppe. Une charte de l’archevêque de Rouen, d’avril 1217, indique que les plaids des Juifs seront à Dieppe « contre les hommes de cette ville qui se trouvent leurs débiteurs, ainsi qu’avait eu lieu sous l’archevêque Gauthier » . Devant cette juridiction, ainsi, qu’ils y étaient autorisés, les Juifs pouvaient jurer, more judaïco, c’est-à-dire en jurant sur les rouleaux des lois de Moïse, la main sur la poitrine ; par contre, il était défendu à leurs rabbins de prononcer des sentences arbitrales, des herem, des samatyca et des niduyt, pour juger de leurs contestations particulières.
Quel pouvait bien être l’aspect du Clos-aux-Juifs rouennais au XIIIe siècle ? Il semble qu’il devait être entouré de fortes murailles assez hautes, dont on a retrouvé les vestiges derrière la maison Guérin. Dans ce clos, se dressaient les maisons construites un peu sans ordre, de ci, de là, le long de ruelles, à peine tracées, formant des boutiques, une sorte de bazar de « souck » oriental, avec de petites tables dehors pour les changeurs. Ces maisons ne devaient pas être très importantes, car lorsque les Juifs furent chassés de Rouen en 1307, le roi adjugea à la Ville de Rouen
Pour 300 livres de petits tournois. Il y a loin du prix de 3.000 livres auquel saint Louis avait aliéné à la Ville, les Halles de la Vieille Tour !
Dans ce clos, les Juifs circulaient jusqu'à la nuit, portant généralement le bonnet pointu qui leur était imposé par les décisions de nombreux conciles, et la rouelle jaune, placée sur la poitrine, ou sur l'épaule, dont la grandeur et la hauteur – une palme de largeur – leur était également imposée sous peine d’amende, ainsi que l’a rapporté M. Ulysse Robert, dans un curieux opuscule sur la rouelle ou signe d’infamie des Juifs d’Occident. En Angleterre, les Juifs portaient la rouelle sous une forme carrée ; parfois aussi elle était mi-partie, rouge et blanche.
Ce signe, adopté par le Concile de Latran en 1215, et appliqué presque immédiatement aux Juifs rouennais, avait pour but de les faire reconnaître parmi les chrétiens. Parfois les Juifs, quand ils avaient rendu de grands services aux seigneurs, étaient exemptés de porter la rouelle. Une charte de Philippe-le-Beau, en 1292, notamment, exempte le juif Manassès de Chornaco, du port de la rouelle. Il en est de même des Juifs Manassès de Vezon, de son gendre Johannès, de ses fils Mathathias et Abraham. En voyage, en dehors de leurs domiciles, les Juifs étaient généralement libérés de cette obligation, à laquelle ils étaient soumis, sous peine d’une amende de vingt sols. Quand ils quittaient Rouen pour se rendre dans la banlieue, ils devaient, suivant le Coutumier de la Vicomté de l’Eau, payer 5 sous en faveur des mendiants des portes de la ville. Les Sarrazins convertis, qui à cette époque habitaient Rouen – on en cite quatre, Bedoyn, Suseyer, Jacqueline et Marguer – devaient aussi une imposition de 4 à 8 deniers. Pour traverser la Seine, suivant le Coutumier d’Harfleur, les Juifs étaient également soumis à un tarif spécial : « Un Juif passant la Seine doit 4 deniers ; une Juive 4 deniers, et si elle est enceinte, 8 deniers. »
Dans le Clos-aux-Juifs, les Israélites rouennais durent avoir de tout temps leur synagogue, que Saint Louis leur permit de réintégrer, en leur interdisant toutefois les chants et les cris perçants de l’ancien rite. On a cité, comme ayant servi de synagogue primitive, une vieille chapelle qui se trouvait dans une cour, rue Saint-Lô, au-dessus de la rue Boudin. Taillepied a également raconté que la première synagogue fut l'église Notre-Dame-de-la-Ronde, qui se trouvait là où passe actuellement la rue Thouret. Il est plus probable que la vieille synagogue était située dans la rue aux Juifs même. Lorsque, il y a quelques années, la maison n°55 de cette rue, vers la place Verdrel, fut démolie, on put voir une construction souterraine, éclairée du Nord au Sud par une fenêtre grillée de barreaux, qui offrait un caractère particulier. Elle correspondait bien à la description de la Synagogue des Juifs, donnée par Rondeaux de Sétry,
De la Querière, qui décrit cette salle dans les mêmes termes, ajoute qu’on y voyait encore des traces de fresques. Il y avait également un puits placé dans la muraille de derrière, sous une fenêtre.
Il semble, d’après les abornements cités par M. Ch. De Beaurepaire, que la synagogue ne donnait pas directement sur la rue aux Juifs, mais se trouvait en arrière de la rangée de maisons en bordure, qui appartenaient à la paroisse Notre-Dame-de-la-Ronde. Elle se trouvait vers l’angle formé par les rues aux Juifs et Massacre. On sait, du reste, que la boucherie juive, préposée à la vente de la viande kasher, a longtemps existé à cet endroit, dans une maison où Laurens Maurry, l’imprimeur de Pierre Corneille, eut son atelier. Dans la même rue, vers la rue du Bec, se trouvait aussi une maison qui servit d'école aux Juifs de Rouen.
Quant à leur cimetière, il était situé en dehors de la ville, du côté du cimetière Saint-Maur, c'était le « cimetière des Juifs » ou le Mont-aux-Juifs, Mons Judœorum, cité dans des actes de 1246 et 1256. Il était situé dans l’angle de la rue Saint-Maur et de la rue Porcherie, aujourd’hui rue Pouchet. En 1307, il devint la propriété de la Ville qui le louait pour neuf ans, moyennant 9 livres par an, en 1362. Plus tard, au XVIIIe siècle, le cimetière des Juifs fut transféré à Saint-Sever, près de la rue du Terrain, qui avoisine l’ancien Saint-Yon.
Au cours des siècles, les Juifs normands ne furent pas toujours protégés comme sous Jean-Sans-Terre. Chassés une première fois en 1181 par Philippe-Auguste, ils eurent encore à subir les effets d’un terrible massacre survenu en 1205 à la suite de leurs exigences pour faire vendre aux héritiers Fresnelles leur maison paternelle sur l’Eau-de-Robec. Poursuivis par Philippe-Auguste, qui leur interdit de prêter
Ils furent définitivement chassés de Rouen par Philippe-Auguste au mois de février 1307. Leur clos, resté vide, devenu la propriété de la ville de Rouen, resta sans affectation jusqu’en 1429, où l’on y transféra le marché aux herbes, qui se tenait à l’arrière de la Cathédrale. Dès 1380, quelques Juifs étaient cependant revenus à Rouen, et un rôle d’amendes cite comme jadis, Lyon de Maisy, Hacquin Miron, Joseph de Potdeval, Simon d’Espagne, Joseph de Raidet, Jacob de Corneillon, Mousse Havet.
Au XVIe siècle, les édits d’Henri II en 1550 tolérèrent la rentrée et l'établissement des Juifs en France. À Rouen, ce furent surtout les Juifs portugais et hollandais qui profitèrent de cette liberté et au XVIIe siècle formaient une colonie assez nombreuse, comme le prouvent leurs lettres de naturalité. Il semble bien, en effet, que les familles Heuriquez Cardoso, Domingo Alvarez, Heuriquez Mendès, Manuel Dacosta, de 1550 à 1621, exerçant pour la plupart la profession de marchands de laine, étaient israélites. En 1663, ils furent inquiétés et « suspects de judaïsme » . On leur en voulait, du reste, un peu d’avoir fait un très bon accueil aux prisonniers espagnols internés à Rouen, à la Haute-Vieille-Tour. En 1714, une lettre de l’Intendant donnait l’ordre de faire partir tous les Juifs portugais qui n’auraient pas montré de certificat d’origine. À cette époque, il existait aussi à Rouen quelques Juifs d’origine hollandaise ou hongroise, notamment un sieur Mayer-Oppenheim, ancien quincaillier, qui créa en 1784 au Petit-Quevilly une importante manufacture de cristaux. Il eut de nombreux démêlés avec ses associés et avec ses ouvriers qui se déclarèrent en grève. Sous la Révolution, qui les émancipa en 1790, les Israélites n’apparaissent guère à Rouen.
En 1806, quand Napoléon organisa les communautés juives pour les soumettre à une législation renouvelée, il se tint à Paris, au mois de mai, une sorte de Sanhédrin auquel étaient conviés des délégués envoyés par tous les Israélites de France. Il m’a été donné de retrouver la liste des familles israélites habitant alors Rouen. Elles étaient fort peu nombreuses : le rabbin Abraham Meyer, âgé de soixante-six ans, un Messin qui habitait rue des Crottes, 22, sa femme et deux enfants ; il habitait Rouen depuis seize ans. Ephraïm Cerf, colporteur, d’origine allemande, rue de la Grosse-Bouteille, à Rouen depuis seize ans ; Mardochée Molina, un juif portugais, négociant à Rouen, rue des Charrettes, 140, sa femme Esther Catenea et ses enfants Rachel, Isaac, Jacob, Benjamin, Judith ; son frère, Israël Molina qui avait épousé Rebecca Catanea ; Bernard Hagueneau, colporteur, rue des Charrettes, 138; Judas Hernandez, marchand, rue des Charrettes, 140; Abraham Mayer, de Cassel, rue Bouvreuil, 28, à Rouen depuis trente et un ans ; Cerf Levy, colporteur, de Strasbourg, boulevard Beauvoisine, 124, âgé de soixante-douze ans, à Rouen depuis dix ans, et Mme Homberg, veuve de David, âgée de soixante-dix ans, vivant de ses revenus, boulevard Cauchoise, n°59. Mme Homberg appartenait à une honorable famille Israélite, dont certains membres habitaient Le Havre et embrassèrent ensuite la religion catholique. Ce furent le rabbin Abraham Meyer et Mardochée Molina qui furent envoyés à Paris. Au Havre, en 1806, il n’y avait que trois Israélites : David, domestique, les frères Joseph, Abraham et Félix Blook, marchands colporteurs.
Quand les Juifs furent plus nombreux à Rouen, ils purent ouvrir une synagogue nouvelle qui fut tout d’abord dans une salle de l’ancien passage Saint-Jean, où se trouvaient aussi les « Galeries » des marchands de tissus, et qui fut démolie lors du percement de la rue Jeanne-d’Arc. Dès 1859, la synagogue avait été transférée dans la salle Dinanderie, ou salle Valéry, rue Dinanderie, où avait joué la comédie de société, et où les « Saint-Simoniens » étaient venus faire de nombreuses conférences. Cette salle n'était, à tout prendre, qu’une dépendance de l’ancien Jeu de paume de la Corrère, qui existait au XVIIIe siècle. Le culte israélite, représenté alors par un ministre officiant, M. Schwobe, comptait environ trois cents personnes ; depuis 1847, il recevait une allocation municipale qui, de 500 francs, fut portée à 1.000 francs en 1856, et jouissait du legs Sourieul. En 1874, la fondation d’un rabbinat, demandée par le Ministère des cultes, fut repoussée par le Conseil municipal, le nombre des Israélites n’ayant pas augmenté. Vers 1869, la synagogue fut transférée dans l’ancienne église Sainte-Marie-la-Petite, ainsi nommée pour la distinguer de la Cathédrale. Depuis longtemps, cette petite église, dont le clocher avait été abattu par le canon d’Henri IV, était inoccupée, ne servant qu'à des réunions d’une Société « L’Association grégorienne de chant » . Le culte israélite, dont nous venons de retracer les origines et l’histoire à Rouen, s’y est maintenu jusqu'à nos jours.
En flânant sous les ombrages du jardin Solférino, qui n’a pas aperçu ce haut et puissant logis de pierre, d’aspect sévère, dont les murs se dressent au-dessus de l’ancien escalier du Bailliage ?
C’est l’hôtel de Bellegarde, l’ancien hôtel d’Hocqueville, qui a été vendu en 1910, après avoir vu disparaître ce qui en faisait le charme intérieur.
Close de hautes murailles, isolée dans ce coin tranquille de la ville, la vieille maison dont la façade donnait sur une cour d’honneur et sur un jardin où s’arrondissent les dômes de quelques marronniers, ne s’ouvrait que pour les amateurs d’art, qui venaient y admirer les belles collections de meubles, de faïences et de gravures réunies par M. Albert de Bellegarde.
Le vieil hôtel avait pourtant eu son histoire, qui mérite d'être aujourd’hui résumée, car elle est liée à celle de l’ancien château de Rouen et aussi parce qu’elle évoque quelques grands noms de l’ancienne France. ..Aussitôt après la prise de la forteresse de Philippe-Auguste par d’Alègre, en 1590, le duc de Mayenne ordonna sa démolition, démolition qui se poursuivit pendant plusieurs années, tandis que divers ordres religieux, notamment les Capucins, enlevaient les matériaux pour en user à leur gré.
Cette démolition fut poussée si activement qu’en 1610, il ne restait plus de l’ancien château que la partie septentrionale, avec la Tour de la Pucelle, retrouvée de nos jours, le Donjon et la Tour du Gascon, réservées par Sully, afin de relier la ligne générale des fortifications de la ville, qui ne devait disparaitre qu’au XVIIIe siècle.
Dès cette époque, le 29 juillet 1610, des emplacements pour construire différentes maisons sur l’emplacement du château avaient été concédés par lettres patentes au premier président Faucon de Rys et à Thomas Morant d’Esteville, trésorier des finances de France. Ce sont les premiers propriétaires qui donnèrent leur nom aux rues Faucon et Morant, actuellement existantes.
Faucon de Rys et Morant d’Esteville, bien que possesseurs des terrains, n’y firent élever aucune construction, mais les revendirent à Joachim de Mathan, conseiller au Parlement, par un acte du 27 février 1613.C’est sur ce terrain, dont une partie fut revendue plus tard à un sieur Louche, que Joachim de Mathan fit construire le bel hôtel démoli il y a quelques années.
Dans la partie basse de l’ancien château, demeurait encore cependant la Cohue, l’ancienne prison du Bailliage, « arse et abattue » au temps de Jeanne d’Arc, mais qui avait été reconstruite le long de l’ancienne rue de la Truie, contre la basse-cour du château. En 1636, la Cohue était de nouveau en fort mauvais état, et menaçait tellement ruine que deux commissaires du Bureau des finances, flanqués de deux maîtres maçons, furent dépêchés pour dresser un état des lieux.
Bientôt suivit une ordonnance du Bureau des finances, en date du 4 mai 1636, qui portait
Ce fut vraisemblablement le parti auquel on s’arrêta. La prison disparut et le terrain fut fieffé immédiatement. A l’exemple de Faucon de Rys et de Morant d’Esteville, Pierre de Bee-de-Lièvre, sieur d’Hocqueville, premier président de la Cour des Aydes, adressait au Roy, le 28 mars 1637, un placet où il demandait :
On renvoya pour examen ce placet au Bureau des finances, le 4 mai 1637, et six mois après, aucune objection n’ayant été faite, le Roi, par lettres patentes du mois de novembre 1637, portait don à Pierre de Bec-de-Lievre, sieur d’Hocqueville, de la place et des matériaux qu’il avait réclamés.
C’est alors que Pierre de Bec-de-Lièvre construisit la haute et vaste maison, qui borde actuellement les rues du Bailliage et Faucon et qui est désignée sur d’anciens plans sous le nom de « La maison de pierre » . Déjà, antérieurement à cette construction de l’hôtel, il existait des bâtiments sur cet emplacement, puisqu’ils sont mentionnés dans le Rapport des Experts, nommés par le Parlement, en date du 10 mars 1635, au sujet des droits sur ces terrains que se disputaient les paroisses Saint-Godard et Saint-Patrice.
Pierre Gravois, maçon, et Pierre Moriot, maître peintre-sculpteur, enquêteurs, ainsi que Richard Dumouchel, conseiller au Parlement, font, en effet, la déclaration suivante :
Il semble bien résulter de cette pièce que des bâtiments appartenant à la famille d’Hocqueville existaient dès 1635 sur cet emplacement et que celui-ci, au lieu d'être restreint comme il l’est actuellement par les maisons nouvelles en façade sur la rue Morand, s'étendaient à cette époque jusqu'à cette rue même. Comme voisins, l'Hôtel d’Hocqueville avait alors, vers l’Ouest, le vieil Hôtel de Raffetot, qui se trouvait à l’extrémité de la rue du Moulinet. Au Nord, en face, se trouvait l’Hôtel de Mathan, dont les terrains et les constructions devaient s’augmenter, quand les bénédictines du Saint-Sacrement vinrent s’y installer en 1683.De l’autre côté de la rue Faucon, à l’Est, sur la rue Morand, s’allongeaient les bâtiments et constructions appartenant au sieur Jérôme Georges et à Jacques Leblond, qui faisait l’angle de la rue Bouvreuil. Un sieur Orsolie avait aussi, de ce côté, des jardins établis en partie sur l’ancien fossé du château, en face la rue Beffroy et avoisinant un jardin appartenant à la Ville, juste à l’endroit où débouche actuellement la rue du Donjon.
Le nouvel Hôtel d’Hocqueville augmenté et agrandi, très probablement sur les substructions de l’ancienne prison, a bien le caractère général des constructions du XVIIe siècle. Aussi bien, un petit escalier intérieur porte encore les armes de la famille des Bec-de-Lièvre qui sont : de sable à deux croix tréflées, au pied fiché d’argent, une coquille de même en pointe. On peut les voir du reste, sur le cénotaphe où Pierre de Bec-de-Lièvre, qui mourut le 13 juillet 1685, est inhumé dans l'église Saint-Godard, où une statue en marbre blanc le représente agenouillé.
C’est au commencement du XVIIIe siècle que le duc de Saint-Simon, fut, en 1705, reçu à l’Hôtel de Bellegarde. Lui-même, avec de nombreux détails, a conté ce séjour dans ses Mémoires, séjour très peu connu au surplus.
Saint-Simon, si féru de sa noblesse, était alors en procès avec son beau-frère, M. De Cossé, nouvellement créé et un peu grâce à lui, duc de Brissac. Il lui réclamait 200 000 livres sur l’héritage de sa sœur, et le procès devant le Parlement se traînait dans des longueurs interminables, car la duchesse d’Aumont qui protégeait Cossé-Brissac avait fait changer le rapporteur de ce procès plus de vingt fois.
Malgré cette opposition, Saint-Simon obtint de faire juger son procès au Parlement de Rouen, car il comptait quelques amis dans notre ville, notamment Le Guerchois, dont le père avait été procureur général, et les Bouillon. Saint-Simon était avec les Lauzun au château de la Ferté, quand on lui apprit que son adversaire Brissac et son ami d’Humières étaient déjà à Rouen, en train d’intriguer auprès des juges.
Prévenu, Saint-Simon accourut aussitôt dans notre bonne ville. ..
Et après avoir conté ces beaux jours et ces belles fêtes de l’Hôtel d’Hocqueville, Saint-Simon expose, par le menu, ses démarches auprès des juges du Parlement qu’il assiège dans la Grand’Chambre, accompagné d’un grand nombre de dames et de seigneurs. Il semble avoir partie gagnée, quand il apprend que Brissac a obtenu des lettres d'État qui suspendent le jugement. Il file aussitôt à Marly où était le roi, et obtient, par l’entremise de la Vrillière, la cassation de ces fameuses lettres.
Le premier président du Parlement de Rouen, Pontcarré, avait bien voulu attendre le résultat du voyage pour rendre le jugement dans cette affaire.
Et, là-dessus, Saint-Simon complète son récit en crayonnant ces admirables portraits de Pierre de Bec-de-Lièvre et de sa femme, dont il venait d'être l’hôte :
De la famille des Bec-de-Lièvre, sieurs d’Hocqueville, dont Saint-Simon vient de nous faire l'éloge, le vieil hôtel rouennais passa entre les mains d’une famille non moins illustre, celle des Le Roux d’Esneval, dont il va désormais porter le nom, si on s’en rapporte à la mention d’un acte de cession qui désigne ainsi cette propriété : « Un grand hôtel connu sous le nom d’Hôtel d’Esneval, sis à Rouen, rue Faucon, n° 1 » . « L #p’antiquité de la maison d’Esneval, a dit Chéruel, se perd dans les origines de la Normandie et elle a su, dans une longue carrière, se plier aux formes variées de la Société. » Après avoir été représentée par les de Dreux, par les Prunelé, par les Bretel, au XVIIe siècle, la vieille famille normande, aussi célèbre dans les armes que dans la robe, était alors représentée par les Le Roux, dont un des ancêtres, Guillaume Le Roux, a fait construire l’Hôtel du Bourgtheroulde.
Elle comptait en ce temps deux noms illustres : Robert Le Roux d’Esneval, qui est appelé à servir Louis XIV, auprès de la Cour de Portugal, mission dont il s’acquitte admirablement, qui, ensuite, va représenter la France comme ambassadeur en Pologne, où il rencontre le fameux corsaire Jean Doublet, et qui meurt le 15 février 1693, pendant la Diète de Grodno, d’où son cœur est rapporté en l'église de Pavilly ; l’autre, Anno-Robert-Claude Le Roux d’Esneval, marquis de Grémonville, président à mortier au Parlement de Normandie, prince de l’Académie des Palinods de Rouen.
C’est à cette famille, estime M. Ed. Delabarre dans les notes si intéressantes qu’il a consacrées à ce bel hôtel, que seraient dues les décorations intérieures des appartements : l’escalier si curieux avec sa rampe sculptée ; les briseries du petit boudoir ; les décorations du grand salon ; le si gracieux « Pavillon de musique » , cette jolie rotonde dans le goût du XVIIIe siècle que décoraient d’admirables panneaux de boiseries sculptées ; les lambris qui décorent également deux salons du rez-de-chaussée sur la cour intérieure et qui datent de la même époque.
Vint la Révolution, et l’hôtel d’Esneval fut compris dans la vente des biens nationaux. Il devint alors la propriété de la famille Delahaye-Descours qui, le 10 septembre 1790, acheta
Enfin, le 11 juillet 1826, ces deux immeubles, dépendant de la succession de M. Delahaye-Descours, décédé en 1815, étaient acquis par M. Bataille de Bellegarde, puis devenaient la propriété de M. Albert de Bellegarde.
On sait que de ce vieil hôtel aristocratique, un peu rébarbatif et austère à l’extérieur, mais aimable et charmant quand on avait franchi sa vieille porte, H. Albert de Bellegarde avait fait une véritable maison d’art.
Toutes ces belles collections ont été dispersées. Le petit pavillon de musique où longtemps habita le vieux peintre Delaunay, ami et élève d’Hyacinthe Langlois, un de ceux qui les premiers surent collectionner les beaux exemplaires de notre faïence rouennaise, a été démonté, pierre à pierre, pour être reconstruit à Versailles, dans le parc des Singer, les fabricants américains de machines à coudre, mais le vieil hôtel, un brin désemparé par ces mutilations, réparé récemment, restera quand même comme une épave mélancolique du Rouen du passé…
L’Archevêché de Rouen possède une suite de quatre paysages d’Hubert Robert, le peintre du xviie siècle, qui décorent la Salle des États. Ces quatre grands paysages d’Hubert Robert, très peu connus, sont vraiment intéressants. Dans l'œuvre si nombreuse du peintre, ils comptent aussi bien par leur grandeur que par leur valeur artistique. Tous mesurent 4 mètres de long sur 3 m. 20 de haut ; c’est dire leur importance.
Ce sont les vues des grandes villes de l’ancien diocèse qui se rattachaient le plus intimement à l’histoire même de l’Archevêché : Rouen, le siège métropolitain ; Le Havre ; Dieppe, qui fut si longtemps le domaine seigneurial de l’archevêque de Rouen, jusqu’en 1725, où le cardinal de La Rochefoucauld abandonna ses droits de police aux Échevins ; Gaillon, le merveilleux château, créé par le goût italien des d’Amboise.
Très vraisemblablement faites d’après des dessins exécutés sur nature, ainsi qu’Hubert Robert procédait ordinairement, ces toiles se différencient un peu entre elles. Dans la Vue de Dieppe, où domine le vieux château se dressant sur la falaise de Caude-Cotte ; dans la Vue de Gaillon, où le château se présente de face, avec l’entassement de ses grands bâtiments, le peintre si alerte des architectures qu'était Hubert Robert, a un peu sacrifié la vraisemblance à l’arrangement décoratif, en accentuant les premiers plans qui sont fort pittoresques. On retrouve bien cependant, dans la Vue de Gaillon, l’aspect de la gravure d’Israël Sylvestre, et les détails de la grande vue cavalière d’Androuët du Cerceau.
Les deux vues de Rouen et du Havre, que Jules Adeline a gravées dans ses Quais de Rouen et dans Le Havre d’autrefois, sont plus exactes. Rouen se présente, vu de la rive gauche, un peu comme dans la vue faite au xviie siècle par Martin, avec la silhouette si pittoresque de La Barbacane au premier plan, le pont de bateaux et au lointain l’enceinte, trouée de portes. Cette vue a été récemment gravée par M. Manesse, de façon très brillante.
Le Havre est vu de la jetée Sud en face la vieille Tour François-Ier, construite vers 1532, avec ses murailles, dont les pierres étaient taillées en pointes de diamant ou en boulets. Elle défend la porte du Perrey, dont on aperçoit le comble en arrière. C'était à la tour que l’on amarrait la chaîne qui barrait l’entrée du port. Le petit bâtiment qui la surmonte était une petite chapelle. Sur la jetée Sud, cette petite fortification crénelée qui défendait aussi l’entrée, était la Tour Vidame.
Bien que Diderot qui aimait fort Hubert Robert lui ait souvent reproché de n’avoir point su grouper et agencer les figures. « Faites-en moins et faites-les mieux, lui disait-il » , toutes ces vues sont animées par des personnages très caractérisés, amusants et bien campés. Dans la Vue de Rouen, ce sont des promeneurs, des paysannes cauchoises ; dans la Vue du Havre, des marins, des matelots, debout ou assis sur de vieux canons. On y remarque entre autres détails qui rappellent bien l'époque, l’installation de cuisines en plein vent, comme en dressaient souvent les marins du Levant, et comme on en voit si souvent dans les marines de Joseph Vernet.
Hubert Robert aimait, du reste, ces détails pittoresques et gais. Dans son Portique de Marc Aurèle, il s’est ainsi amusé à fixer au bras droit d’une statue, une corde où du linge est suspendu. Ailleurs, dans un intérieur d'église, il montre un prédicateur qui profite que son auditoire est endormi pour manger des cerises ! …
Telles que nous venons de les décrire, ces grandes toiles sont d’une facture très aisée, très libre, peintes largement, comme à la détrempe, avec seulement quelques empâtements bien posés, dans les tonalités un peu chaudes, harmonisées par des gris qu’il avait empruntés à Pannini, le peintre italien chez lequel il avait travaillé.
Les paysages de l’Archevêché étaient ce qu’Hubert Robert avait coutume d’appeler des tableaux de place, des tableaux faits pour occuper un emplacement déterminé, comme ses panneaux de l’Hôtel de Luynes ; ceux du château de Méréville ; de l’ancien Hôtel Beaumarchais, qui furent acquis par l’Hôtel-de-Ville de Paris et furent brûlés en 1871 ; ceux du château de Bagatelle, au comte d’Artois ; ceux de l’Hôtel de Nivernais, au duc de Tournon, qui sont de la même époque que les toiles dont nous parlons.
Avant tout, Hubert Robert était un décorateur, un admirable décorateur, exécutant avec une prestesse incroyable. « S’il continue à esquisser, disait Diderot en 1781, il perdra l’habitude de finir » . Et il expliquait ainsi cette rage de production : « Il veut gagner dix louis dans sa matinée. Il est fastueux, sa femme est élégante. Il faut faire vite, mais on perd son talent. Finissez, mais prenez donc l’habitude de finir, Monsieur Robert ! »
Quelle est l’origine des quatre grandes toiles de l’Archevêché et qui les commanda à Hubert Robert ?
Une seule est signée et datée, c’est la Vue de Rouen, qui porte la date de 1773 et qui fut vraisemblablement exécutée la première. Toutefois, on ne trouve dans les comptes de l’Archevêché, aucune trace de la commande ou du paiement de ces toiles. Sous l'épiscopat de Mgr de Saulx-Tavannes, de 1742 à 1745, on avait restauré et remanié la Salle des États, d’après le devis de l’architecte Le Carpentier. Il y est dit, entre autres détails, « que ladite salle serait ornée en son pourtour de lambris d’appui et que du côté de la rue Saint-Romain, les baies seront bouchées de maçonnerie » . C’est justement l’emplacement que devaient occuper les toiles de Hubert Robert. D’autre part, dans l’inventaire qui fut fait à la mort de l’archevêque de Saulx-Tavannes, en 1759, on signale dans la salle à manger de l’Archevêché, en outre de « quatre dessus de portes en camaïeux, un grand tableau représentant la Vue de Gaillon » .
Mais est-ce bien la Vue de Gaillon d’Hubert Robert ? En 1759, Hubert Robert n’avait que vingt-six ans et était parti pour l’Italie et il est bien improbable qu’il ait pu exécuter cette grande toile. D’autres vues et plans de Gaillon existaient, du reste, et sont indiqués dans cet inventaire, notamment dans le cabinet de la Tour, à Gaillon, un plan du château gravé par Letellier ; lors de la levée des scellés, on cite encore un grand tableau représentant le plan de Gaillon, en même temps que des tapisseries de Bruxelles représentant Diane.
L’archevêque de Saulx-Tavannes semblait aimer, du reste, les tableaux et les portraits. Dans le palais archiépiscopal figuraient les portraits du roi, de la reine, de l'évêque d'Évreux, du duc de Bourbon, du duc d’Orléans, du cardinal Fleury. À Gaillon, les portraits du Dauphin, du duc de Gesvres, un petit tableau « paysage avec bestes » , exécuté par la reine. En son hôtel rue Saint-Dominique : une trentaine de portraits de famille, sa mère, la comtesse de Saulx-Tavannes, Mme Amelot, le marquis de la Peauve et une belle suite de tapisseries représentant l'Histoire de Joas.
À notre avis, les toiles de Hubert Robert, dont l’une porte la date de 1773, ont été exécutées, alors que l’archevêque de La Rochefoucauld occupait le siège de Rouen, après qu’Hubert Robert fut revenu d’Italie en 1767, lorsque son talent avait pu complètement s’imposer. La Vue de Gaillon a, du reste, croyons-nous, figuré au Salon de 1775, en même temps que Le Décentrement du Pont de Neuilly, dont Diderot critiqua la perspective avec sa vivacité ordinaire.
En réalité, si l’archevêque de Saulx-Tavannes commença la modification de la Salle des États, c’est surtout le cardinal de La Rochefoucauld qui, par les soins de l’architecte Jubault, transforma la salle en l’ornant d’une décoration de pilastres, de guirlandes, de médaillons. En 1784, il s’en occupait encore et écrivait de Gaillon : « Il me semble que les corniches de la salle des États n'étaient pas finies. J’y ai vu des vides. » Les toiles de Hubert Robert devaient rentrer dans cette ordonnance générale.
Il est un point qui nous semble indiquer aussi que les toiles de l’Archevêché furent commandées par le cardinal de La Rochefoucauld, c’est que ces tableaux n'étaient pas au nombre de quatre, comme on le croit généralement. D’après le catalogue de Le Carpentier, dressé en l’an m, il existait une cinquième toile, une Vue de la Roche-Guyon.
Pourquoi cette vue de la Roche-Guyon figurait-elle parmi les autres toiles, rappelant les souvenirs des anciennes villes épiscopales ?
Parce que le château de la Roche-Guyon était un domaine des La Rochefoucauld. Le cardinal de La Rochefoucauld, né dans la Lozère, d’une branche très pauvre, n’en était pas moins lié avec les La Rochefoucauld de Normandie, avec Alexandre de La Rochefoucauld, l’ami des libertés populaires, qui devait périr si misérablement à Gisors pendant la Révolution ; avec La Rochefoucauld-Liancourt, le philanthrope généreux, qui prit même la défense du cardinal à l’Assemblée nationale, dans la séance du 18 juin 1791.
Cette Vue de la Roche-Guyon rappelait au cardinal ce domaine où l’auteur des Maximes s'était retiré, où Turgot, Condillac avaient séjourné. Pour nous, la Vue de la Roche-Guyon — aujourd’hui disparue — figurait parmi les toiles de la Salle des États, parce qu’elle avait été commandée à Hubert Robert par le cardinal de la Rochefoucauld, en souvenir d’une branche de sa famille.
Du reste, en s’en rapportant à l’inventaire dressé en l’an m par Le Carpentier, d’autres toiles d’Hubert Robert figuraient dans la décoration de la Salle des États « où ils servaient d’attiques » , et sont citées sous les numéros 137, 138, 139, 140. C'étaient : Une Chute d’eau à travers les rochers (3 pieds 3 pouces sur 4 pieds 9 pouces) ; Un Port de Mer au soleil levant (3 pieds 3 pouces sur 4 pieds 7 pouces) ; Un Escalier et Un Obélisque (3 pieds 3 pouces sur 4 pieds 9 pouces) .
Il nous semble fort vraisemblable que ces différentes toiles sont les mêmes que celles qui font partie aujourd’hui du Musée de Rouen, sous les titres de Cascade de Tivoli (Haut. 1 m. 5, long. 1 m. 42) et de une Marine (Haut. 1 m. 6, long. 1 m. 49) . Ce sont les mêmes sujets, et les dimensions sont similaires. L'Escalier et l'Obélisque, qui a été reproduit dans une excellente gravure de Paul Lafond, semblent aussi se rapporter aux désignations de l’inventaire de Le Carpentier.
Par contre, la Grotte du Pausilippe, tableau inférieur et noir, avec le tombeau de Virgile et l'église des Servites, où se trouve le tombeau du poète Sannazar, provient de la collection de l’ancien conservateur du Musée, le peintre Descamps. Peut-être est-ce la même toile que la Grotte du Pausilippe, exécutée en 1789 et appartenant alors à M. De la Ferlé, l’intendant des Menus ? Une autre petite toile de Monuments antiques, signée d’Hubert Robert et datée de 1778, provient aussi de la collection Descamps.
Le Musée de Rouen possède aussi deux beaux dessins d’Hubert Robert, provenant du don Lemonnier en 1868 : les Débris d’un Aqueduc et surtout les Substrûctions du Palais de Mécène à Tivoli, un croquis à la sanguine très poussé.
Comment Hubert Robert entra-t-il en relations avec le cardinal de La Rochefoucauld et avec la Normandie ?
Peut-être par l’intermédiaire des sculpteurs Slodtz, car Hubert Robert, fils d’un valet de chambre attaché à la Cour de Lorraine, après avoir fait d’excellentes études au Collège de Navarre, comme se destinant à la prêtrise, avait tout d’abord travaillé dans l’atelier de J Michel-Ange Slodtz, qui fut membre de l’Académie de Rouen, et dont le frère Paul-Ambroise Slodtz exécuta à Rouen la fontaine de la Pucelle.
Ce sont les Slodtz qui décidèrent Hubert Robert à s’en aller à Rome, travailler librement, jusqu’au moment où il devint pensionnaire de l’Académie, alors dirigée par Natoire. On sait qu’il resta douze ans en Italie, se prodiguant en mille tableaux de monuments, en mille dessins d’une verve et d’un esprit toujours charmants, créant pour ainsi dire un genre, celui de peintre de ruines, où il dépassa Pannini, dont notre Musée possède deux petits panneaux délicats et de Mouchy, plus sec et plus froid.
Et quel gai et amusant compagnon c'était alors que ce Hubert Robert, vrai gamin de Paris, et fin lettré, aimant à relever la platitude de la vie par une pointe d’aventure romanesque ! En traversant les Alpes, pour se rendre en Italie, le voici, par exemple, pris par une tempête de neige près du Saint-Bernard et sauvé par les Chartreux, qui le trouvent à moitié mort sur le revers d’un sentier. À Rome, le voilà qui explore les Catacombes, s’y perd et manque d’y demeurer enseveli tout vivant. L’aventure, du reste, a été contée par le brave abbé Delille, en vers touchants :
Il est remuant, bon vivant, souple et alerte et aime à faire parade de sa force et de son agilité. Un beau jour, avec quelques bons compagnons, il parle de grimper jusqu’au sommet du Colysée parmi les pierres branlantes. Il exécute cette prouesse et plante là, tout en haut, une immense croix, et le peuple, vain, qui ne peut en croire ses yeux, crie au miracle, et ce dernier cependant avoue le fait au pape, qui se contente de sourire et de l’appeler : Roberto-el-diavolo, Robert-le-Diable !
Puis quel pittoresque et joli voyage que celui de Hubert Robert à Naples et en Sicile, en compagnie de Fragonard et de ce petit abbé de Saint-Non, qui, d’une pointe fine, s’amuse à graver à l’eau-forte les milliers de croquis qu’exécutent ses deux compagnons !
D’une invention prodigieuse, Hubert Robert touchait, du reste, un peu à tous les genres. Il avait été conservateur du Muséum et quand vint, avec l’influence de Jean-Jacques Rousseau, la mode des jardins anglais et romantiques, il s'était improvisé dessinateur de jardins à Versailles et à Trianon. C’est à lui, soit dit en passant, qu’est dû le gracieux décor des Bains d’Apollon. Au besoin, il brosse aussi les décorations du petit théâtre de Voltaire, à Ferney.
Vint la Révolution et toute cette brillante vie d’artiste s'écroule ! Plus de libres et amusantes conversations, plus de traductions de Virgile avec le marquis de Breteuil dans la maison d’Auteuil, — l’ancienne maison de Boileau, s’il vous plaît, — plus de réunions avec ses protecteurs qui sont ses amis : Grétry, Lebrun, Visconti, Delille, Mme Vigée-Lebrun, Hall le miniaturiste, Greuze !
Hubert Robert est jeté en prison à Sainte-Pélagie, puis à Saint-Lazare — peut-être fut-ce là un tour de David qui le détestait. Mais la prison n’a rien changé à sa gaieté inaltérable. Il est resté le franc compagnon, l’artiste insouciant de jadis. Il passe son temps à jouer au ballon, à chanter, à peindre des portraits de ses compagnons de captivité, et des paysages sur des assiettes.
On a dit qu’il avait ainsi exécuté le portrait de Roucher, le poète, des Mois, mais c’est inexact, car il est signé de Leroy. Comme tout est romanesque dans l’existence de l’artiste, on a souvent répété aussi que Hubert Robert avait été sauvé de la guillotine, parce qu'à l’appel de son nom un prisonnier portant la même dénomination que lui avait pris sa place. .. C’est une légende dont Jal a fait bonne justice dans son Dictionnaire biographique, car il n’y eut jamais à Sainte-Pélagie et à Saint-Lazare de prisonniers du nom de Robert, autres que le peintre.
Hubert Robert passa-t-il quelque temps en Normandie ? On pourrait le croire, car en 1777, deux ans après avoir exposé sa Vue de Gaillon, il exposait au Salon une Vue de Normandie, appartenant au marquis de Poyanne, et, en 1779, une autre Vue de Normandie, à M. De Thesigny. Ces dates concorderaient assez bien avec celles où furent peintes les Vues de l’Archevêché.
Pour suivre jusqu’au bout l’histoire de ces tableaux d’Hubert Robert, il faut constater dans les Délibérations municipales la mention suivante, à la date du 9 novembre 1792 :
En réalité, les paysages d’Hubert Robert ne durent point quitter la Salle des États puisqu'à cette date, la Commune de Rouen était installée dans le Palais archiépiscopal. Ils furent cependant restitués à l’Archevêché en 1802, nous apprend Mgr Ch. De Beaurepaire dans ses Notes historiques sur le Musée de peinture, sur une lettre d’Hubert Robert lui-même. Depuis, ces quatre grandes toiles — car on ne sait ce qu’est devenue la Vue de la Roche-Guyon — ont été restaurées en 1861.
Après avoir été recouvertes pendant toute la durée de la guerre franco-allemande, alors que les salles de l’Archevêché étaient occupées par l’armée anglaise, les toiles d’Hubert Robert occupent actuellement leurs emplacements primitifs.
Autrefois, cette semaine de Pâques, où le retour du printemps convie aux jeux de plein air, était pour ainsi dire consacrée aux divertissements, aux jeux dramatiques ainsi qu’aux jeux d’adresse, comme ceux du ballon et de la balle. Alors, comme aujourd’hui, on jouait au ballon, non seulement dans les champs, dans la campagne voisine ou sur les places et les carrefours des villes, mais aussi dans de nombreuses églises et dans les monastères. Cette ouverture de la saison pascale et. .. Sportive, se faisait même dans une cérémonie très bizarre, qui s’est longtemps perpétuée à Auxerre, en plein pays bourguignon.
C'était une sorte de fête burlesque et religieuse, se rapprochant de la fameuse Fête de l'Âne, qui se déroulait dans la cathédrale de Rouen et dont Ducange a publié le texte, suivant un Ordinaire aujourd’hui disparu, ou comme d’autres offices particuliers à Rouen : drames liturgiques, comme l’Office des Pasteurs, la Messe de l'Étoile ou l’Office des Pèlerins. Cependant, la fête du ballon ou de la Pelote d’Auxerre était plutôt un divertissement, un jeu ordonné d’après certains rites et certains usages, qu’une véritable action dramatique, comme les mystères primitifs qui se jouaient sous la voûte des églises.
Très anciennement, on avait joué au ballon et à la balle dans les églises au moment de Pâques. Jean Beleth, un théologien de l’Université de Paris, qui vivait avant 1165, dit qu’on jouait à la balle et au ballon dans la cathédrale d’Amiens, où l'évêque lançait la pelote, et aussi dans la cathédrale de Reims, qui était cependant un des sanctuaires les plus vénérés de France. Durand, l'évêque de Mende, qui vivait cent ans après, dans son Rationale officiorum, signale aussi ces jeux de ballon dans les églises, à Noël et à Pâques, comme une survivance des libertés anciennes, accordées aux serviteurs, lors de la fin de l’année.
À Auxerre, la fête du ballon pascal remontait au moins à l’année 1396, car à la date du 13 avril, on trouve dans les archives du Chapitre de la Cathédrale Saint-Étienne, un règlement (ordinatio) pour la cérémonie de la présentation du ballon. On y voit qu'à cette époque, deux chanoines, nouvellement promus, M. Étienne du Hamel et M. Jean Clémente, présentèrent solennellement le ballon au Chapitre et à l’Archevêque, qui devaient s’en servir pour jouer le jour de Pâques.
Ce « ballon de présentation » ou pelote, parée, ornée de rubans multicolores, fut tout d’abord très volumineux et quelquefois présenté par deux hommes. Par un décret de ces bons chanoines auxerrois, rendu le 19 avril 1412, il fut cependant statué que ce ballon sacré serait réduit à une grosseur un peu moindre. Toutefois la balle. .. Canoniale ne devait pas être si petite qu’on pût la tenir d’une seule main, mais de telle grosseur qu’on fût obligé de l’arrêter avec les deux mains : tamen quod non possit comprehendi seu apprehendi "una sola manu hominis, dit le latin d'église. Ni trop, ni trop peu, dit la Sagesse des Nations.
Cette présentation du ballon, le jour de Pâques, au doyen du Chapitre, dans la belle église Saint-Étienne, éclairée par de somptueux vitraux, était une véritable fête fort originale pour le « Tout Auxerre » d’alors : magistrats, échevins, gentilshommes et manants. Elle ne fut pas cependant sans amener parfois des incidents et des différends très violents. En 1471, le jour de Pâques, Maître Gérard Royer, docteur de l’Université de Paris, qui avait été nommé chanoine d’Auxerre, n'étant point partisan de cette cérémonie, qu’il trouvait déplacée, ne présenta pas le ballon, ni trop gros, ni trop petit. Le Chapitre d’Auxerre allait se fâcher, quand le chanoine qui avait été nommé l’année précédente, Étienne Gerbault, prêta le ballon qu’il avait conservé devers lui. Et ce jour-là, la cérémonie put se dérouler suivant la tradition !
En 1531, même incident, qui, dans l’intervalle, se compliqua d’une intervention judiciaire. Un nouveau chanoine, Laurent Bretel, curé de Saint-Regnobert, refusa nettement de participer à la présentation du ballon, qu’il trouve ridicule. Jaloux de ses droits, le Chapitre assigne le récalcitrant devant le Bailliage, qui, contre l’attente des demandeurs, donne raison à Bretel et interdit la cérémonie, par un arrêt du 22 août 1531. Le Chapitre fait appel au Parlement et, dès lors, on n’entend plus parler que de l’affaire de la Pelote d’Auxerre. François Ier qui est à Lyon, se passionne pour ce différend et on délègue un conseiller, François Disque, pour assister le jour de Pâques, 28 mars 1535, à la cérémonie et en dresser un procès-verbal. Il est présent à la séance du ballon sacré, qui se passe très solennellement devant l'évêque d’Auxerre, François de Dinteville, que Rabelais a si souvent blagué. Après quoi, on nomme une Commission — dans tous les temps on a nommé des Commissions — pour arbitrer cette querelle digne du Lutrin : quatre conseillers au Parlement, quatre chanoines de Notre-Dame de Paris, quatre docteurs en Sorbonne — que diable venaient-ils faire là ? — quatre procureurs, représentant les parties. Enfin, après huit ans, le 7 juin 1538, le Chapitre d’Auxerre fut condamné. Plus d’oblation de la pelote, plus de commessation, terme juridique, qui veut dire : banquet en commun, supprimé à l’avenir. En somme, c'était la fin de la fête du ballon. Tout se réduisit à une somme d’argent, que les chanoines nouvellement nommés devaient payer, sous le nom de droit de pelote au Chapitre d’Auxerre.
Comment se passait donc, en son bon temps, cette fête si curieuse ? Contons-la d’après un vieux manuscrit, reproduit en partie par Ducange. Vers une heure et demie de l’après-midi, le chanoine, nouvellement reçu, se présentait, portant le ballon sur la poitrine, le remettait, par les soins d’un diacre ou d’un clerc, au doyen. Celui-ci, paré de son aumusse fourrée, dont il se couvrait la tête, appuyait le ballon contre sa poitrine, de la main gauche, puis saisissait par la main le chanoine le plus voisin et ouvrait une danse sacrée, suivi des autres chanoines se tenant par la main et formant une ronde joyeuse, une vraie farandole au milieu de la nef de la cathédrale Saint-Étienne.
Alors le doyen entonnait la prose si populaire du Victimae paschali laudes, immolent Christiani, qui, suivant la tradition, serait l'œuvre d’un chroniqueur allemand, Wippo, originaire de Bourgogne, chapelain de l’empereur d’Allemagne, Conrad II le Salique et d’Henri III le Noir, de 1027 à 1056. Il n’est que juste d’ajouter qu’on a aussi attribué ce chant du XIe siècle à deux moines de l’abbaye de Saint-Gall, soit à Notker le Bègue, soit à Notker le Lippu. Les érudits allemands, là-dessus, ont entassé les volumes !
Accompagné à l’orgue, le chant très rythmique, se déroulait en même temps que la farandole. À un moment donné, les danseurs se rapprochaient et stationnaient sur le dedalum « le dédale » . On appelait ainsi une sorte de labyrinthe, formé d’une façon savante et compliquée par des lignes noires, figurées sur le dallage. Ce dédale de la cathédrale d’Auxerre est disparu en 1650, mais il en existait d’autres à Sens, à Amiens, à Saint-Quentin, à Chartres, à l'église de Saint-Berlain à Saint-Omer, à Reims, où les chanoines le firent détruire au XVIIIe siècle, à Bayeux, où il existe encore dans une salle voisine de la Cathédrale. On parcourait à genoux et en priant ces « labyrinthes » et c'était là un exercice de piété, procurant des indulgences, à défaut de pèlerinages en Terre-Sainte ou à Saint-Jacques de Compostelle. Au milieu du cercle, des chanoines et des invités, dansant et chantant les répons rimés de la prose :
Se tenait le doyen du Chapitre, seul au centre du labyrinthe. De là, il jetait le ballon aux chanoines, qui le renvoyaient de la main ou du pied avec une véritable adresse. Rien n'était, du reste, plus original que cette compagnie de chanoines, la tête couverte de leurs aumusses, dont les queues fourrées, agitées par la danse, tournoyaient dans l’air, courant, sautant, chantant, tandis que la pelote, jetée et renvoyée à coups de pied et à coups de poing, bondissait d’un pilier à l’autre. C’est bien ainsi que ce jeu de la Pelote est décrit dans Le Roman d’Athis :
Quand les deux teams auxerrois étaient un brin fatigués, à la « mi-temps » , c’est-à-dire après la danse, les jeux, les lancers et les renvois de ballon, on offrait à tous les assistants, une belle collation, en attendant l’heure des vêpres. Elle était servie dans la salle du Chapitre, aux frais du chanoine qui avait présenté le ballon rond, cette année-là. Les chroniqueurs auxerrois veulent bien nous apprendre qu’on y mangeait avec modestie, et qu’en ce pays de bons vins bourguignons et de crus renommés de la « Côte d’Auxerre » ou de Chablis, « on buvait avec sobriété. » Nous voulons bien le croire, quoique la chaleur et l’entrain du jeu aient pu servir d’excuse aux buveurs. On faisait même mieux et un des chanoines terminait la collation de la pelote, en lisant dans l’Homéliaire, la fin de l’Homélie du jour.
Durand, le liturgiste célèbre, dans son Rationale officiorum (Livre 7, chapitre XVI) , a montré que la fête du ballon rond, qui fut longtemps conservée à Auxerre, n'était pas particulière à cette ville. Le clergé jouait aussi à la pelote pendant les fêtes de Pâques, à Vienne, en Dauphiné. Ce jeu ne se déroulait pas dans l'église, mais dans une salle de l’Archevêché, où tous les chanoines de la cathédrale s’assemblaient, le lundi de Pâques, aux carillons des cloches en volée. Celles-ci devaient sonner pendant toute la durée du repas, qui précédait la partie de pelote. Et parfois le repas, accompagné de copieuses rasades, se prolongeait. .. Ensuite, l’archevêque jetait la pelote. Quand il était absent, ce soin et cet honneur revenaient, dit un manuscrit de cette église, à un officier de l'évêque désigné sous le nom de Mistral ou Ministerialis. À Nevers, on avait joué également au ballon, le jour de Pâques, mais bientôt le jeu avait été abandonné. Seule subsista la collation, avec quelques coups de vin qu’on buvait dans des hanaps « de madré » , avec des gaufres toutes chaudes, et des sortes d’oubliés, qui avaient la forme de ces gouttières, de ces canaux que, dans le Nord, on appelait Eschenels ou Eschenaux, d’où vient, soit dit en passant, le nom du pauvre président Deschanel.
À Rouen, les ecclésiastiques, les prêtres, les chanoines aimaient beaucoup le jeu du ballon et de la paume. Les registres de l’Officiante viennent à l’appui de cette constatation. On y voit aussi que ces jeux se terminaient souvent par des rixes et des scènes violentes. C’est surtout à cause de ces inconvénients que les statuts synodaux de Pierre de Corbeil, archevêque de Rouen, en 1245, défendirent le jeu du ballon aux prêtres, comme le fit plus tard, en 1512, Étienne de Poncher, archevêque de Paris. La question de tenue et de costume était aussi pour beaucoup dans ces interdictions. C’est ce qui résulte d’une défense édictée en 1485 au Concile de Sens, défendant aux religieux de jouer à la paume en bonnet, en bras de chemise et en caleçon, comme on y jouait habituellement.
En lui-même, le jeu de ballon auquel on s’exerçait le jour de Pâques n’avait rien d’indigne. C'était si vrai que le Chapitre, Clerirei du Droit Canon, ne le défend pas et le classe comme un excellent exercice corporel. Aussi bien, les joueurs de paume, de tennis, de football pouvaient s’autoriser d’un très haut exemple et prendre pour protecteur un saint qui n’est point banal, délicat poète latin, parent de l’empereur romain Avitus, par sa femme Pampanilla, saint Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont. Dans une de ses lettres, si curieuses pour les mœurs et les usages de notre pays gallo-romain, au Ve siècle, il conte que sous une grande allée de tilleuls de sa villa, il jouait au ballon avec son beau-père Euchère, du matin au soir, jusqu'à ce que « la pelote soit usée et hors d'état de servir » . Celui-là était un véritable joueur de « grande classe » comme on dit aujourd’hui, un saint patron du ballon rond, digne de présider aux matches les plus sévèrement disputés.
Notes du document
11.1 : Mesrien : en construction et charpenterie : "mesrien" se rapporte aux matériaux de construction, notamment au bois de charpente. Un passage indique : "De vieux merrain neuve maison" (Avec du vieux bois, une nouvelle maison), suggérant que "mesrien" pourrait être proche du terme "merrain" (bois de construction).
Il est important de noter que ce terme est un mot archaïque du moyen français, utilisé principalement entre le 14ème et le 15ème siècle. Il n'est plus en usage dans le français moderne.
12.1 : Wissant : est un port situé sur la côte d'Opale, dans le département du Pas-de-Calais. Wissant est connu pour ses paysages côtiers et son histoire maritime.
11 novembre 2025
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Dubosc, Georges (1854-1927). Auteur du texte.
Editions Henri DEFONTAINE 1922
Source du texte : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France » ou « Source gallica.bnf.fr / BnF
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